Dans la famille MORIN/GICQUEL, je voudrais…

On connait tous le jeu des 7 familles qui consiste à réunir au terme d’une quête inlassable tous les membres d’une même famille, grand-père, grand-mère, père, mère, fille, fils, qui ont la bonne idée de porter le nom de l’endroit où ils passent leurs vacances : famille Alaplage, Deschamps ou Alaferme. Dans ce jeu, rien ne semble jamais aller de travers, on bénéficie d’une éternelle jeunesse, le contrôle des naissances est assuré (jamais plus de 2 enfants par famille), pas de fins de mois difficiles… et jamais personne ne meurt prématurément. L’épuisette sous le bras, ou le filet à papillons, étant sans doute les garants de cette longévité exceptionnelle.
Rien à voir avec la famille qui nous intéresse aujourd’hui, celle de notre ancêtre Louis Marie MORIN, né le 25 mars 1891.

Dans la famille MORIN, le père, Jean, a donc déjà 50 ans à la naissance de son fils Louis. Ne connaissant pas le secret de la longévité, il n’a pas d’épuisette sous le bras mais en sa qualité de cultivateur, il s’épuise bel et bien à la tâche pour tenter de nourrir sa famille. Il cumule les boulots pour joindre les deux bouts, puisqu’il est aussi dit débitant de boissons. Sa femme, Mathurine LECOUTURIER, a 42 ans et –ça elle ne le sait pas- elle n’en a plus pour très longtemps à vivre. Les grands-parents quant à eux sont morts depuis bien longtemps. Le dernier en date, c’était le père de Mathurine, laboureur, décédé à Ploeuc, Côtes d’Armor, il y a une bonne dizaine d’années. Comme on peut le voir, on part donc déjà avec un très mauvais jeu. Et ça n’est pas fini !

En lieu et place des deux enfants réglementaires, il y en a déjà 7 quand Louis voit le jour… Il est donc le 8ème. Avant lui : 2 très grandes sœurs avec lesquelles il a respectivement 19 et 17 ans de différence et à qui on a donné les mêmes prénoms : Françoise Marie. Du coup, la première sera dite « Marie », la deuxième « Anne Marie ».
Ensuite, vient Reine. Puis 2 garçons, Jean François et Pierre (11 et 8 ans de différence avec p’tit Louis). Et enfin, deux autres sœurs avec lesquelles Louis restera le plus proche, à savoir : Rose et enfin Joséphine, qui a seulement 3 ans d’écart avec Louis.
La maman des 8 enfants décède en janvier 1895. Louis n’a pas encore 4 ans. A cette époque, ses grandes sœurs ne sont déjà plus présentes pour prendre soin de lui (ou Louis, ça marche aussi), parties sur les routes comme marchande de chiffons ou placées comme domestiques dans une maison bourgeoise (cf précédent article sur l’émigration costarmoricaine).

D’ailleurs en 1895, la dite Anne Marie (2ème fille aînée) se marie avec un jeune du pays, Jacques COUVRAN qui est aussi marchand de chiffons. Un peu plus tard, ils s’installeront dans l’Eure et fabriqueront du calvados.
En 1896, c’est au tour de Marie (1ère fille) d’épouser Jean François MERCIER, débitant de boissons (décidément !)… Il sera très mobile, résidant entre autres en Normandie et en région parisienne. Il est probable que Marie l’ait suivi la plupart du temps. En revanche, leur premier fils, Joseph, est resté à Ploeuc sous la garde de son grand-père pendant les premières années de sa vie.
Par contre, le règne de Reine, 3ème fille, ne durera malheureusement pas longtemps : elle décède en 1897 à Selles, dans l’Eure (Normandie) où elle travaillait comme domestique. Elle a alors 19 ans.
En fait, le p’tit Louis et ses deux jeunes sœurs ont été élevés par une voisine qui habitait dans le même hameau (ou la même maison ?) que la famille MORIN au lieu-dit la Belle étoile à Ploeuc-sur-Lié.

Jean et Pierre, les frère aînés, avaient respectivement 15 et 12 ans quand leur mère est décédée. On peut imaginer qu’à cette période ils aidaient déjà leur père aux champs. Pas très longtemps pour Pierre, qui lui, décèdera en 1904 à 21 ans.
Rien ne va plus, faites vos jeux ! Vous avouerez qu’on a vu mieux comme mise de départ…

En 1905 –Louis est alors âgé de 14 ans-, Jean se marie avec Fleure LEBOULANGER, une fille du pays. Pourtant, leur mariage a lieu à Anizy-le-Château, dans l’Aisne, où Fleure est domestique. Dans l’acte de mariage, il est dit que Jean MORIN est aussi domestique non loin de là, à Pinon (Aisne). Cela signifie donc qu’il a quitté à son tour le foyer familial, où la vie devenait difficile. Par la suite, le couple s’installera à Envermeu, avec leur fils unique, nommé Jean lui aussi (une fille est décédée en bas âge).

Les interactions entre la famille de Jean MORIN et celle de Louis MORIN seront nombreuses : nos grands-parents recevront dans leur foyer entre 1936 et 1939 deux des fils de Jean MORIN Junior (neveu de Louis) durant la convalescence de son épouse. C’est aussi à Envermeu, chez le frère de Louis, que la famille MORIN / GICQUEL ira se réfugier au moment où la guerre de 39-40 l’oblige à fuir Loos-lez-Lille (cf 18 ans le bel âge ?). C’est enfin Jean junior (neveu de Louis), alors gendarme à Saint-Sever (Landes) qui accueillera la famille, enfin arrivée en zone libre, et qui facilitera son installation.

Mais revenons à notre jeu de famille : en 1911, Rose, sœur de Louis, convole en justes noces à Paris avec Emile CAUDRON, né à Boulogne-sur-Mer. Le couple restera en région parisienne et aura 3 enfants.
En 1912, Louis est en âge d’être incorporé non dans la préparation du gâteau, mais bien sous les drapeaux… C’est beaucoup moins drôle (cf Lui Louis notre poilu). Il y est encore quand la guerre éclate, et il en prend donc pour 4 années supplémentaires dont fort heureusement il sort, certes cabossé et taiseux, mais vivant. Il se marie en 1918 et part aussitôt s’installer avec son épouse dans le Nord.
Joséphine, sa sœur aînée la plus proche, prendra pied, ainsi que le voile, dans la congrégation des sœurs du Saint Esprit à Saint-Brieuc. Elle y gagnera le nom de Sœur Marie des Victoires, mais dans la famille, elle sera surtout connue comme la « tante d’Amérique » puisqu’elle passera 41 ans à Fairfield, dans le Connecticut.

Pour boucler la boucle, notons que Jean MORIN, le père de Louis, eut la mauvaise inspiration de mourir en avril 1914, au moment où il était vraisemblablement tout seul à Ploeuc car si on résume :

  • Une fille et un fils sont décédés à l’âge de 19 ans
  • 3 filles sont mariées et établies hors des Côtes d’Armor (Normandie et région parisienne)
  • Son fils aîné s’est aussi exilé d’abord dans le Nord, puis en Normandie
  • Louis est parti à la guerre ; quand il en est revenu il est parti s’installer avec sa famille dans le Nord
  • Une fille est devenue religieuse

Voilà pour notre jeu de 7 familles qui est bien loin d’évoquer la vie rêvée des membres de la famille Alaplage… mais qui ne dénote pas par rapport au funeste sort de beaucoup de familles de cette époque. Pour autant, la lignée MORIN a donné lieu à une nombreuse descendance qui n’a certainement pas fini de faire parler d’elle, même si à ma connaissance, ni Edgar, ni Hervé n’en font partie…

Ci-dessous quelques photos des frères et soeurs (identifiés pour l’heure) de Louis MORIN, avec de gauche à droite : Jean MORIN, Rose MORIN, Joséphine MORIN et Louis MORIN

Sur la photo de mariage de Louis et Jeanne (ci-dessous), on peut imaginer que d’autres soeurs y apparaissent dans la partie gauche (à droite du marié), mais pour le moment, je n’ai pas pu en tirer grand chose. Je fais appel aux physionomistes dans l’âme pour m’y aider…




A la recherche du temps perdu…

Une fois n’est pas coutume : j’ai décidé aujourd’hui de vous parler de moi. Et notamment de ma fâcheuse propension à perdre du temps dans des activités qui ne rapportent rien, n’intéressent personne et n’engendrent aucune forme de notoriété (si tant est que j’en revendique). Trier des vieux papiers, établir des inventaires à la Prévert, faire des recherches sur des personnes disparues, suivre des formations sur des sujets improbables, écrire sur tout et n’importe quoi… autant de marottes qui, aux yeux du commun des mortels, font perdre beaucoup de temps pour pas grand chose…

Pire ! je le sais et … je persévère pourtant dans cette perte sévère de temps…

Pourquoi ?

Parce qu’avec les années, j’en suis arrivée à constater que la perte de temps se mesure bien souvent de manière positive en somme de connaissances acquises.

Sentiment conforté par mon expérimentation toute récente autour d’une très bête opération de tri de fiches de recettes ayant appartenu à notre maman, Thérèse MORIN, qui possédait plus de 6000 fiches issues du magazine « Elle ». Un lot que j’ai récupéré au moment où nous avons vidé la maison de nos parents en 2014 et que je devais en toute logique détruire ou donner à Emmaüs rapidement, histoire de n’encombrer ni mon espace, ni mon emploi du temps. Mais comme on le sait, (pres)sentiments et logique ne font pas bon ménage. Je ne m’attarderai pas ici sur les raisons qui m’ont poussé à conserver pendant 7 ans ces fiches, pour finalement les trier, ni sur l’aspect technico-statistique de l’opération qui est décrit en détail sur mes carnets de recherche. Ce qui est intéressant, c’est ce que j’ai pu retenir de cette opération qui a quand même occupé 10 à 12 heures de mes vacances !

Le plus grand apport de ce type d’activité est sans conteste la reviviscence de souvenirs, qui aurait sans doute mérité d’être partagée avec d’autres membres de la famille : les moments où nous aidions tour à tour notre maman à classer et à catégoriser ses fiches (j’ai en effet retrouvé sur les étiquettes l’écriture de ma soeur, de mon frère et la mienne), les recettes que nous avons testées (en les confectionnant ou en les dégustant), etc. Je me suis souvenue aussi de cette façon si particulière qu’avait notre maman d’utiliser ses fiches recettes : ainsi, je ne l’ai jamais vue en suivre une à la lettre, ni même en garder une sous les yeux. C’était souvent en lisant son magazine qu’elle repérait une manière originale d’apprêter ou d’utiliser tel ou tel ingrédient et hop ! le lendemain, ou le WE suivant, le résultat -hautement comestible- se retrouvait dans notre assiette. Elle prenait des bouts d’idées par ci, par là, ajoutait de la poudre de perlinpimpin, quelques zestes de fantaisie, higitus figitus et… à la manière de Merlin l’Enchanteur, l’affaire était dans la casserole à une rapidité déconcertante.



En y repensant, je crois que sa parfaite maîtrise des techniques culinaires de base l’autorisait à utiliser ses fiches de recettes comme une formidable base de données venant enrichir ses connaissances.

L’autre apport de cette activité de tri réside dans une meilleure connaissance de la personnalité de Thérèse. Certes, il y avait toujours beaucoup de fantaisie et d’originalité dans sa manière de faire les repas (comme de les commencer par le dessert et finir par l’entrée), de composer les menus (sous forme d’énigmes ou de devinettes) et de disposer la table (en testant par exemple une à une toutes les pièces du chalet, à l’exception de la salle de bains et des WC). Mais je perçois aussi dans sa façon de classer ses recettes d’autres qualités insoupçonnées et moins visibles alliant minutie, rigueur et logique.

J’ai aussi admis qu’on ne pouvait pas TOUT garder et qu’il fallait privilégier avant tout les archives familiales, constituées des preuves de l’activité des personnes disparues. Les collections, en tant que telles, n’en font pas partie, mais comme elles sont souvent révélatrices de traits de personnalité de la personne qui l’a constituée, il s’avère tout à fait judicieux avant une éventuelle élimination d’établir une fiche descriptive de la collection (quantité, dates extrêmes, identité du collectionneur’ etc.), en adjoignant des photos et des commentaires personnels, comme ceux qui figurent ci-dessus. Ainsi, une trace de cette collection restera dans la mémoire familiale.

Donc, pour moi, le temps soi-disant perdu n’existe pas. Et en tout état de cause, je me refuse de juger de la pertinence d’une activité à l’aune du temps que je suis susceptible d’y passer, même si, je ne peux le cacher, la question existentielle du chat ne me laisse pas complètement indifférente…




Les voeux du dernier Nouvel An de sa vie

Elle a 88 ans… oh pas depuis bien longtemps ! depuis quelques jours, le 26 décembre 1982 très exactement… Pour la toute première fois de sa vie, elle se demande où elle va trouver le courage pour mener à bien une activité qu’elle apprécie pourtant et où elle excelle : le courrier du Nouvel An. Répondre aux nombreux voeux qu’elle reçoit, mais surtout écrire, non des cartes, mais des courriers de plusieurs pages, sur « un papier à lettres, bien glacé, avec des lignes larges », comme elle a l’habitude de le faire chaque année.

Car oui, elle aime écrire, et elle écrit bien, avec un style remarquable et une graphie certes généreuse, mais mal à l’aise dans l’intervalle de lignes trop rapprochées. En temps normal, ce ne sont pas moins de 2 à 3 lettres qui partent chaque jour, adressées à ses nombreux enfants de sang, mais aussi de coeur. A l’occasion du Nouvel An, on est plutôt sur un rythme de 5 par jour… A la fin du mois, la centaine de lettres est vite atteinte.

C’est toujours le même rituel : levée entre 7 et 8h, elle récite, tout en vaquant à ses occupations, la prière du matin, bretonne comme il se doit ! puis, après avoir fait un brin de toilette, elle met la cafetière sur le gaz. La première goutte, c’est la meilleure, a t’elle l’habitude de dire ! En hiver, vient la corvée du feu : vider les cendres dehors, relancer une nouvelle flambée… Un deuxième café, souvent partagé avec Marthe, sa grande amie et voisine. Puis arrive l’heure des écritures…

Par ses lettres, elle est l’irremplaçable trait d’union au sein de la famille. Certes, le téléphone a pris un peu le relais, mais avec ses problèmes d’élocution, consécutifs à une attaque, la correspondance a pris une nouvelle importance ces deux dernières années.

Pourtant, en cette année 1983, le courrier du Nouvel An se révèle être un souci de plus en plus lancinant : elle éprouve le besoin de cocher des listes « à répondre », « répondu » avec des dates, des noms, chose qu’elle ne fait jamais. Et au lieu de la centaine de courriers envoyés d’habitude, elle atteint difficilement les 60, ce qui augmente son désarroi car elle pense à toutes celles et ceux qui se sentiront oubliés. Car elle est comme ça, Jeanne… elle a le coeur sur la main et elle pense toujours bien plus aux autres qu’à elle-même

Mais rien à faire : tout lui semble laborieux cette année. Elle pour qui la devise tient en 3 C (Courage, Confiance et… Culot !), elle traîne les pieds et s’assied un peu plus souvent que de coutume. Elle a beau se dire, mue par une formidable énergie, « allez, debout la vieille ! redresse-toi ! marche bien ! ne fais pas pitié ! » ; elle a beau écrire dans ses courriers « je porte bien mes 88 ans et je remercie le Bon Dieu de pouvoir me suffire, entretenir la maison et recevoir les amis », elle sait déjà que les voeux qu’elle formule seront ceux du dernier Nouvel An de son existence…

Voici d’ailleurs ce qu’elle écrit de manière spontanée sur une feuille volante fin janvier : « le coeur est un organe qui nous crée beaucoup d’obligations. Le renoncement aussi ; il reste l’indifférence. Le Seigneur ne nous a pas mis une carapace sur le dos. C’est qu’il a voulu que nous restions sensibles à tous les heurts que nous rencontrons et aux peines et soucis de tous les jours. Même à 88 ans, je sens que ce serait lâche de capituler. Il reste encore à se secouer un peu en s’oubliant et en regardant le passé et tout ce qu’il y a de beau dans notre vie. C’est de l’orgueil de croire que tout nous était dû et tout nous serait servi sur un plateau. Beaucoup de joies nous ont été données. Sachons accepter ce que le Ciel nous envoie pour nous faire réfléchir et dire merci quand même ».

Et aussi, sur un 2ème papier : « quand je pense à notre vie, notre forme d’apostolat voulant aimer sans sermon, sans dire : regardez-nous ! ayant les yeux et le coeur ouverts pour sentir si l’on avait besoin de nos coeurs et de nos bras, en partageant le nécessaire, en restant petits, à notre vraie place ; ce sont toujours plus riches que nous que nous avons aidés ». Mais à ce moment-là, elle admet aussi aller « comme sur des roulettes carrées » et être « dans le wagon de queue ».

Et de fait : après avoir transmis ses voeux de bonheur et de longue vie à la famille et aux nombreux amis, Jeanne GICQUEL s’éteint tranquillement chez elle, dans les Landes, le 3 février 1983 en présence de deux de ses enfants et de son petit-fils, laissant derrière elle un nombre impressionnant d’écrits -lettres, journaux- dont je m’aide aujourd’hui pour rédiger cette chronique…

GICQUEL Jeanne, née en 1894 à Plémy (22), dcd en 1983 à Banos (40), fille de Mathurin François et de AGAR Victorine Anne , Conjoint : MORIN Louis, né en 1891 à Ploeuc-sur-Lié (22), dcd en 1973 à Banos (40), mariés le 15 décembre 1918 à Plémy (22), 3 enfants.  




Une vie de filature (1)

Nous avons quitté notre jeune Louis MORIN alors qu’il se remettait tout juste d’une blessure causée à la jambe gauche par une grenade, blessure assez sérieuse puisqu’il est hospitalisé près du Mans pendant 3 mois 1/2. Le 12 décembre 1918, il bénéficie d’une permission exceptionnelle d’un mois pour se reposer et accessoirement… se marier !  Nous le retrouvons donc le 15 décembre 1918 pour le mariage civil, à Ploeuc, dans les Côtes du Nord (appelés à présent Côtes d’Armor). Certes, comme vous n’avez pas manqué de le remarquer, c’était un dimanche, mais le maire qui est agriculteur impose son rythme : il officie un seul jour par semaine et c’est celui où il n’est pas aux champs !  

Le mariage religieux a lieu 2 jours plus tard, Louis tout pimpant dans son uniforme avec des galons neufs, Jeanne sur son 31 avec sa coiffe, son beau châle brodé à Paris pour la circonstance et son tablier en soie brochée avec une jolie dentelle. (Photo couple au mariage).

Louis MORIN et Jeanne GICQUEL à leur mariage en 1918

Il a 27 ans, Jeanne en a 24. Il aura passé 7 ans de sa vie à « servir son pays » comme on dit. Oui vous avez bien lu : SEPT !!!  deux ans de service militaire « classique », puis quatre appelé à batifoler avec la mort en Champagne, dans la Somme et à Verdun. Et enfin, comme si cela ne suffisait pas, une démobilisation qui tarde à arriver : tout frais marié qu’il est, on l’envoie en effet après sa permission à Limoges pour aider au recensement du blé et du bétail auprès d’agriculteurs qui, échaudés par l’occupation allemande, cachent tout … Le 18 août 1919, Louis est enfin libéré de ses obligations militaires mais pour une obscure raison, il est envoyé à Lille pour superviser la distribution du matériel en provenance des Etats-Unis qui doit servir à redémarrer les usines du Nord.

C’est là qu’un industriel lillois, M. Lefèbvre,  le remarque et lui propose un poste comme agent de maîtrise dans sa filature à Loos (59). On peut imaginer que c’est aussi à cette période que Jeanne, son épouse, le rejoint dans le Nord puisqu’en juillet 1920 a lieu la naissance de leur premier enfant, une fille : Marie-Louise.

Le couple habite alors 298 Rue Solférino, à Lille et ils ont dû y rester plus d’un an,  jusqu’à ce que Louis MORIN change d’employeur : le 1er février 1922, il  est en effet embauché par la prestigieuse entreprise THIRIEZ qui entre autres avantages sociaux, a la particularité de fournir un logement à ses employés.




Une vie de filature (2)



Louis MORIN chez THIRIEZ par Anne-Catherine Mouchet

Pour aller plus loin :

L’évolution des «Établissements J. Thiriez père et fils et Cartier-Bresson». In: L’information géographique, volume 24, n°1, 1960. pp. 33-36. – DOI : https://doi.org/10.3406/ingeo.1960.1962

CANDIANI, C. (journaliste en 1948). (diffusion : 3 avril 2021). Des taudis lillois aux filatures modernistes de Roubaix : reportage dans le nord de la France en 1948. Dans GARBIT, P. (réalisateur). Les Nuits de France Culture. France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/ainsi-va-le-monde-visite-dans-le-nord-de-la-france-1ere-diffusion-18111948-chaine-parisienne-0

PELLISSIER, Y. (journaliste). (diffusion : 12 juillet 1978). Reportage sur le textile chez DMC Lille et Loos. Dans JT FR3 Nord Pas de Calais.  France Régions 3 Lille – https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/rcc99006602/reportage-sur-le-textile-chez-dmc-lille-et-loos

Musée Filatures Thiriez-DMC (2017). Les filatures de Coton dans le Nord de la France, par le Musée TCB. https://vimeo.com/216470576




Une vie de filature (3)

Et qui pourrait le mieux parler de cette maison que Thérèse MORIN elle-même ? Laissons lui donc la parole (cette présentation étant extraite de quelques pages de souvenirs écrites par Thérèse en 2004) :

Dans une maison à 2 étages sans eau au robinet mais avec une pompe à actionner dehors avec des brocs que l’on montait dans les chambres pour qua la toilette se fasse dans une cuvette où, durant l’hiver, on cassait la glace pour se laver !!! Si on voulait prendre un bain, on chauffait l’eau qu’on vidait dans une jolie cuve en bois comme étaient les tonneaux. Cette cuve était alors mise dehors, c’était un régal !

J’ai le souvenir qu’un jour des rats sont passés par la bouche de la pompe à eau… on n’a pas été empoisonné ; la preuve : j’ai 77 ans !!!

Nous avons eu le bonheur d’habiter une maison avec un jardin. C’était un jardin ouvrier où quelque 10 parcelles étaient distribuées entre plusieurs personnes mais nous avions la possibilité d’en profiter au maximum, notamment des allées pour faire du vélo.

On n’avait ni électricité, ni radio, ni téléphone. On était éclairé par un bec de gaz qui était au centre de la salle à manger ; un bec de gaz qu’on allumait avec des allumettes lorsque le jour baissait, alors on était obligés de rester ensemble dans la même pièce.  […]

Exemples de bec de type Argand, Papillon et Manchester.
Source photos :  site Lumiara

Nous avions la chance d’avoir un jardin très bien entretenu par notre papa. Nous avions énormément de bons légumes sans aucun engrais, si ce n’est l’utilisation du purin que papa prélevait dans la fosse sous le WC qui, lui, se trouvait en dehors de la maison. Même avec moins 15°, on y allait (BRRR !!!) , il n’y avait pas de chasse d’eau. On utilisait des morceaux de journaux comme papier cul !!! On allait pomper de l’eau pour nettoyer le WC.

Nous n’avions comme chauffage qu’un fourneau au charbon qui était dans une pièce. Mais il était assez important pour diffuser un peu de chaleur dans les 3 pièces en enfilade. Par contre, dans l’arrière-cuisine où on faisait la vaisselle, pas question de chauffage ! l’eau était chauffée sur le feu et transportée dans une bassine dans cet endroit. Pas de produits à vaisselle ! mais du savon de Marseille.

Pour aller dans nos chambres, nous n’avions que des bougies et pas de chauffage. Nos devoirs étaient faits dans la pièce commune mais sans difficultés ; on sentait les bonnes odeurs des repas préparés par maman. […] j’ai connu aussi, à la place des bougies, des lampes pigeon : il y avait un réservoir d’huile, une mèche, un verre et cela tenait plus longtemps que les bougies. C’était du luxe !

Nous avions une maison très agréable […] elle comportait beaucoup d’avantages : une verrière sur la salle habituelle de rassemblement, très claire avec une porte vitrée qu’on ouvrait dès que la température le permettait. Dans cette pièce, il y avait le fourneau très important, très apprécié, en hiver surtout. Du carrelage par terre, une grande table où l’on se retrouvait tous. Au centre une salle à manger peu utilisée à cause de sa place sans fenêtre, sans luminosité. A la suite il y avait pour nous la salle de jeux. Il y avait dans notre enfance des coffres qui nous appartenaient, lesquels étaient recouverts de coussin où on pouvait s’asseoir au sol. C’était un plancher bien entretenu, sur lequel on a beaucoup joué avec aux pieds des chaussettes (trouées), on pouvait y glisser, c’était formidable. Maintenant je me dis que maman devait choisir de nous laisser glisser pour nettoyer le paquet !!!

Au 1er étage, il y avait 2 chambres et au 2ème, il y avait 1 chambre et un genre de grenier. Par contre, les escaliers étaient aussi bien cirés que les salles du bas et notre joie était de les descendre sur le derrière ! ça glissait tellement bien ! notre papa faisait comme nous. Les plus audacieux comme Jean et Marie-Louise descendaient sur la rampe !

Il y avait un sous-sol, une cave où se gardait le tonneau de bière que nos parents confectionnaient avec les légumes du jardin, par exemple les chicons ou endives ou barbes de capuçon qui poussaient en cave l’hiver dans un compost sable et terre. Dans l’autre partie de cave était le charbon, seul combustible à ce temps là ; il nous était livré par un soupirail.

Dans le jardin dont papa était un expert, nous avions de très bons légumes mais aussi de ces jolies fleurs violettes, pois de senteur, roses, dahlias. De ce côté-là, notre papa faisait plaisir à maman amoureuse de fleurs (j’ai hérité d’elle !!!). Il y avait des seringhas très odorants dans notre petite cour derrière la maison. Il y avait aussi un poulailler, donc des œufs frais, des poules et poulets à déguster ! Dans ce jardin dont nous pouvions profiter, il y avait un tel espace que nous faisions du vélo et nous pouvions nous installer où bon nous semblait. Je me revois vers 10 ans installée avec ma grand amie Mimie sur un tas de fumier taillé au carré jouant à la recherche de mots sur le dictionnaire !!!




Dans la famille MORIN-GICQUEL, je voudrais…

Et si je vous invitais à découvrir avec moi les cartes qui composent notre jeu des 7 familles ? En initiant ce blog, je n’avais pas l’intention de livrer des données généalogiques brutes de peur de perdre l’attention du lecteur. Néanmoins, à partir du moment où j’ai pu le reconstituer, il me semble important de parler du groupe familial qui a participé à la construction de la personnalité de nos ancêtres.

Nous commençons aujourd’hui avec la grand-mère… que nous connaissons déjà : Jeanne GICQUEL est l’épouse de Louis MORIN. Le couple a eu 3 enfants : Marie-Louise, Jean et … Thérèse, bien sûr !

Le père de la grand-mère : il s’appelle Mathurin, il est issu d’une famille de meuniers et il travaille au moulin de Cohorno à Plémy. Il a deux frères, l’un est aussi meunier et l’autre cultivateur ; les frères GICQUEL sont tous réunis dans le même hameau.

La mère de la grand-mère : Victorine AGAR est la dernière d’une famille de 12 enfants (!). Quelques uns de ses frères et soeurs se sont exilés à Paris pour trouver un travail mais elle, est restée au pays. Elle participe certainement activement au bon fonctionnement du moulin.

Ensemble, ils ont eu 8 enfants :





Mathurin était le meilleur ami de notre grand-père. Il est malheureusement mort à la guerre.

Victorine quand elle était jeune a aussi été placée comme gouvernante dans une famille d’industriels lillois, les DELCOURT. Elle y est restée 3 ans. Puis elle s’est mariée avec Jacques PELLAN, un garçon du pays qui était aussi son cousin éloigné. Le couple tenait un commerce de tissus dans la Manche. Ils n’ont pas eu d’enfants et sont revenus vivre à Moncontour au moment de la retraite.

Marie Sainte n°1 est décédée alors qu’elle n’avait que 3 ans.

Jeanne est donc la 4ème de la famille.

Pierre est resté au pays. Il était cultivateur et a épousé Angélique LENORMAND de Plémy également. En principe, leur mariage devait avoir lieu en même temps que celui de nos grands-parents, mais ce dernier a été retardé parce que notre grand-père était encore hospitalisé suite à une blessure de guerre. Pierre et Angélique ont eu 2 enfants.

Marie Sainte n° 2 était bonne du curé. Pour des raisons qui restent obscures, elle a été internée à l’hôpital psychiatrique de Bégard (Côtes d’Armor). Elle y est décédée à l’âge de 40 ans. Notre grand-mère n’en a jamais parlé…

Jacques est né en 1900, il a épousé une MORIN qui -a priori- n’a rien à voir avec ceux de notre famille. Ils ont eu une fille, Gisèle qui est la maman des 3 enfants BURLOT.

Virginie, la petite dernière, est restée longtemps célibataire. Au début de sa vie professionnelle, elle était employée de maison à Rambouillet. C’est elle qui s’est occupée de sa maman jusqu’à la fin de sa vie (1940). Elle a ensuite épousé Jean Baptiste GALLAY et ils ont eu 2 enfants.

On notera que seule Jeanne est partie définitivement des Côtes d’Armor. Dans sa famille, elle avait de ce fait un statut un peu particulier. D’après ce que m’a expliqué une des cousines de notre maman, les rares retours au pays de la famille MORIN-GICQUEL étaient très remarqués : les enfants MORIN impressionnaient par leur tenues toujours impeccables et leurs manières venant de la ville 🙂




Gribouilliste-croquiste et styleuse-modeuse…

Celles et ceux qui ont suivi les précédents épisodes (et suivront les prochains) ont compris que pour trouver des créatifs il faut plutôt aller du côté MAÎTRE / AYMONIER : entre le dénommé TOURLAQUE (Branche AYMONIER) qui a côtoyé les peintres les plus célèbres, une Antoinette MAÎTRE qui a épousé un certain André CHARIGNY, peintre franc-comtois renommé, les REUDET / AYMONIER inventeurs et entrepreneurs de père en fils (article à venir) et nos grands-parents paternels qui jouaient tous deux du piano, difficile de tenir la barre côté MORIN / GICQUEL… Pas de peintre, ni d’artiste… Ni industriel, ni inventeur fou. Tout au plus une lignée de meunier côté GICQUEL et des cultivateurs et commerçants-débitants côté MORIN. Pas de quoi créer la moindre prédisposition créatrice auprès des descendants…

Et pourtant, contre toute attente, ce sont bien les enfants MORIN / GICQUEL qui avaient la fibre artistique : notre oncle Jean MORIN jouait très bien du piano quand il était jeune, même si de par sa profession -il était prêtre- il a plus eu l’occasion de s’exercer sur un orgue. Sa soeur aînée, Marie-Louise maîtrisait l’art du dessin et de la peinture. Pendant ses séjours en France (1), installée dans la cour, elle croquait à main levée et peignait des bouquets de fleurs et des paysages toujours très joyeux, oeuvres qu’elle abandonnait à la postérité.

Enfin, on sait que, Thérèse, la cadette, a toujours regretté de ne pas avoir poursuivi l’apprentissage du piano. Les cours lui avaient été offerts avant la guerre par leurs amis de Loos-lez-Lille (59), les POTIER qui avait les moyens, et aussi un grand coeur.

Et tout comme sa soeur, Thérèse était aussi douée pour le dessin. A t’elle eu l’occasion et le goût d’exercer ses talents durant la guerre ? Je n’en suis pas convaincue vu les circonstances… Toujours est-il que devenue adulte, pendant les réunions, qui furent nombreuses du fait de son métier (professeur, puis directrice) et de son engagement dans moultes activités associatives, elle ne pouvait s’empêcher de griffonner, gribouiller, noircir des pages et des pages de croquis et de formes plus ou moins géométriques. A croire qu’elle avait hérité de sa maman ce besoin irrépressible de s’occuper les mains (voir l’anecdote relative aux queues de vaches dans l’article Jeanne, du moulin de Cohorno à la vie de château….)

Pour exemple, voici quelques planches d’un carnet exclusivement dédié aux gribouillis de réunions

Par ailleurs, étant une couturière émérite, ancienne professeure ayant travaillé à Paris dans le secteur de la mode, Thérèse MORIN, devenue maman, avait l’habitude de créer et de confectionner la plupart des vêtements pour ses 3 enfants : pantalons, salopettes, chemises, robes, manteaux, etc. Rien ne lui faisait peur, au contraire ! elle adorait cette phase de création. Et il n’était pas question de choisir des schémas existants. Les modèles sortaient directement de son imagination. Nous, les filles, avons ainsi porté des robes en skaï (simili cuir) écossaises avec des cercles évidés au niveau de la taille (la mode avant l’heure des ventres à l’air), des robes courtes avec des volants ou avec des smocks faites main (fronces rebrodées sur l’endroit du tissu)… A l’école, nous n’étions jamais habillées comme les autres -en plus de ne pas porter les mêmes prénoms- et nous en éprouvions je crois une grande fierté. Voici quelques modèles esquissés et créés par notre mère modiste :

En définitive, dans le couple MAÎTRE / MORIN, chacun portait de manière complémentaire une grande part de créativité. Je ne pourrais trouver meilleur exemple que le recto verso de cette feuille pour l’illustrer :

Au recto, les gribouillis de notre mère qui faisant preuve d’une grande auto dérision a noté en haut à gauche : « Réunion intéressante 1964 »

Au verso, les savants calculs de notre père pour un projet en cours

(1) Marie-Louise était en effet fille de la charité à Madagascar ; elle y est restée 74 années, jusqu’à son décès en 2016

MORIN Thérèse née en 1927 à Loos-lez-Lille (59), dcd en 2009, fille de Louis (GPM) et de GICQUEL Jeanne (GMM) – conjoint : MAÎTRE Bernard, 3 enfants




L’émigration costarmoricaine

On a parlé de la jeune Jeanne GICQUEL, partie à 17 ans de son petit village de Côtes d’Armor pour  « se placer » dans une famille du Nord comme gouvernante. Elle n’est pas un cas isolé, loin s’en faut ! A partir des années 1860, les bretons se sont mis à émigrer en masse. En cause : la chute de l’industrie textile, la surpopulation et une misère extrême. Il n’y a alors plus assez de terres à cultiver.

Alors, on se regroupe pour partir sur les routes comme pillotou (marchand de chiffons ambulants), souvent en direction de la Normandie. C’est vraisemblablement le cas de Victorine, la sœur aînée de Jeanne, qui avec son époux Jacques Marie PELLAN, sont désignés comme marchand de tissus dans certains actes d’état-civil à partir de 1920. Ils ont d’ailleurs passé une partie de leur vie en Normandie avant de revenir s’établir à Moncontour, en Côtes d’Armor. De même, Anne Marie MORIN, sœur de Louis, notre grand-père, est partie s’établir définitivement après 1895 en Normandie avec son mari Jacques COUVRAN, comme marchands de chiffons.

Entre 1850 et 1950, un grand nombre de bretons des Côtes d’Armor partaient comme simples ouvriers agricoles pour faire des « saisons » sur l’île de Jersey, notamment pour le ramassage de pommes de terre. Beaucoup viennent de Ploeuc et de Plémy. Les conditions de vie étaient difficiles. Pour autant, certains n’ont pas hésité à s’installer définitivement dans l’île avec femmes et enfants. Dans une moindre mesure, une émigration agricole s’est produite également en direction de l’Aquitaine, région dépeuplée qui  de 1920 à 1940 avait besoin de main d’oeuvre pour s’occuper de terres inexploitées.  Il s’agissait là d’une émigration organisée qui répondait à une logique économique. Pour le moment, pas de personnes connues dans les branches MORIN ou GICQUEL qui se seraient installées à Jersey ou en Aquitaine dans le cadre de cette émigration, mais il n’est pas exclu qu’il y en ait.

Enfin, comme nous l’avons vu, au début du 20ème siècle, les femmes partaient   se placer soit comme « nourrice sur lieu » un peu partout en France, soit comme domestiques (bonnes à tout faire, cuisinières, ménagères, etc.).  

Pour aller plus loin :

  • Sur le site de l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE), on trouve l’étude de l’Abbé Elie Gautier sur l’émigration bretonne ainsi que des coupures de presse sur ce thème
  • Les émigrants bretons à Jersey / Mark Boleat, traduction par Alain Boleat – mars 2016 –



Jeanne : du moulin de Cohorno à la vie de château…

Elle a exactement 16 ans, 10 mois et 7 jours ; et ce 2 novembre 1911, elle quitte déjà son village, sa famille, ses amis, pour sauter dans l’inconnu. Le poète dit qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, et sans doute ne l’est-elle pas non plus  ayant eu la chance de vivre une enfance heureuse au moulin de Cohorno, à Plémy, dans les Côtes d’Armor,  avec un papa meunier qui prenait le temps de faire réciter les leçons et de jouer avec ses enfants. C’est une fille vive, espiègle et douée pour les études. Elle a obtenu son certificat d’études, ce qui était rare pour une fille, et elle était toujours classée deuxième aux examens du canton… « Comme Poulidor », dira t’-elle. Mais c’est aussi une jeune fille rêveuse. Chargée de mener les bêtes au champ et ne sachant que faire de ses mains attacha la queue de 2 vaches ensemble. Elle ne se rendit compte de sa bévue qu’au moment où le troupeau commença à s’éparpiller…

1915 – Jeanne GICQUEL 21 ans

Mais pour l’heure, sérieuse ou pas, Jeanne se trouve bel et bien face à la réalité : 4ème d’une famille de 8 enfants,  elle est en route pour Lens à plus de 600 km de là où elle s’apprête à servir comme gouvernante dans une riche famille. Certes elle n’est ni la première, ni la dernière,  à « partir voyager » comme on dit. Beaucoup de jeunes filles ou de jeunes mères partent se placer à Paris, Toulouse, Biarritz, ou en Belgique comme cuisinières, bonnes ou nourrices « sur lieu », ces dernières étant les moins bien loties car elles abandonnent alors leur propre nourrisson tout juste sevré, ainsi que leurs autres enfants pour s’occuper du frère de lait. Les bretonnes sont en effet très recherchées par les familles de Paris et du Nord, notamment celles venant de Côtes d’Armor. Dans le village à côté, à Ploeuc, il existe même depuis 1889 une agence de placement pour les nourrices. « Se placer hors du pays » est donc de bon ton en ce début de 20ème siècle, surtout que cela soulage la charge de familles souvent nombreuses.

Région de Ploeuc – carte 1930

Pour autant, il faut qu’elle ait bien du courage, notre petite Jeanne pour braver l’inconnu, elle qui n’a jamais quitté son environnement que pour aller à Lamballe, à 20 km de là, vendre des bêtes avec son père.

A-t-elle choisi de partir ? la question n’a pas lieu d’être car à ce moment-là, le luxe du choix n’existe pas. Elle a certainement été encouragée à le faire. En réalité, sa sœur Victorine, de 6 ans son aînée, a déjà été placée pendant 3 ans à Lille chez la famille DELCOURT pour s’occuper des enfants. Et c’est cette famille qui a contacté la maman (de Victorine et Jeanne) pour savoir si elle connaissait une jeune fille pour un couple d’amis.  De là à y voir une opportunité à saisir, il n’y a qu’un pas…

C’est l’occasion de faire un apport d’argent car on peut imaginer que Jeanne en enverra régulièrement à ses parents. C’est surtout l’occasion –mais la jeune fille à ce moment-là n’en mesure pas les conséquences pour elle-  de sortir d’une trajectoire de vie très prévisible, consacrée aux travaux des champs et à des tâches exigeantes et peu gratifiantes.  L’occasion de s’élever socialement, même si jusqu’à la fin de sa vie elle ne reniera jamais ses origines et saura toujours rester très humble.

Donc… cap sur Lens !  Le voyage commence à L’Hermitage-Lorge, où elle est amenée par son frère aîné et le meilleur copain de celui-ci, Louis MORIN qui deviendra par la suite son fiancé, puis son époux… Elle prend un train qui l’amène à Saint-Brieuc, où elle doit attraper un autre train de nuit qui l’amène à Paris, gare Montparnasse. De là, elle doit se rendre en taxi à la gare du Nord pour prendre le train pour Lens, avec encore un changement à Arras.

Arrivée là-bas, elle est accueillie par une grande dame élégante, qui s’avère être sa future patronne. Il s’agit de Madame Marguerite-Marie SPRIET, fille d’Auguste BONTE, riche négociant lillois, président du tribunal de commerce de Lille, officier de réserve dans l’artillerie. Le mari, Charles SPRIET, est ingénieur des mines. Quand Jeanne arrive dans la famille en 1911, il y a un seul enfant, une petite fille nommée Geneviève. Elle sera très vite rejointe par un garçon en janvier 1912, puis un autre en 1913, en  1914 et en 1915, une fille en 1917, etc. (il y en aura 11 en tout, mais durant son service de 7 années, notre Jeanne s’occupera de 6 enfants, ce qui est déjà pas mal…

1917 – Jeanne GICQUEL avec 6 des enfants de la famille SPRIET-BONTE

Ecoutons-la nous parler de son expérience :

Je garde un bon souvenir de Lens. La maison située Rue du 14 juillet était une jolie demeure bourgeoise. Il y avait un petit jardin, des domestiques, une cuisinière, une femme de chambre, un cocher, (les autos sont venues plus tard). […] Nous allions à Lambersart tous les 15 jours, chez M. Bonte, le père de Mme Spriet, qui habitait un beau château, avec un immense parc et beaucoup de personnel. C’est dans le luxe que j’ai appris la simplicité d’une vie vraie, où chacun trouvait sa place en restant lui-même. Les domestiques, comme les maîtres, étaient accueillants et dignes. M’occupant des enfants, je vivais avec eux, près de leurs parents. On me servait, sans jamais me faire sentir que j’aurais pu le faire, et le cocher attelait ses chevaux pour aller me conduire à Lille pour faire quelques courses. Il portait mes paquets, toujours avec gentillesse et avec correction.

M. Bonte, ayant été député, et donc très connu, donnait de grands dîners ; c’était fastueux ; c’était toujours le soir. Cela me faisait penser à la cour de Versailles, tout était illuminé, beaucoup de serveurs en habits et gants blancs, tous les plats en argent, la porcelaine de Chine, le cristal étaient sortis.

Les voitures arrivaient ; la concierge prévenait par un coup de cloche et les invités défilaient en grande tenue dans l’immense vestibule, où se trouvaient toutes les portes des salons et des salles à manger. Première réunion au billard, et ensuite, l’un des serveurs annonçait : « M. X donnera le bras à Mme Y » et tous se mettaient à table, et tard dans la nuit, on annonçait « la voiture de Monsieur et Madame Untel est avancée ». Et la petite bretonne que j’étais trouvait cela tout naturel, sans envier qui que ce soit. J’en garde encore un agréable souvenir en trouvant que la vie m’a donné un plus grand bonheur. (1)

Château de Lambersart, propriété de M. Auguste BONTE

Jeanne demeurera sept ans au service des SPRIET, dont pendant la guerre où elle et Mme SPRIET ont dû déménager 27 fois avec les enfants (le mari et père, était alors mobilisé)  : Le Tréport, puis Ruffec en Charente, puis Jarnac, Saint-Cloud, Versailles, Lille, etc. Elle restera toujours très unie avec Mme SPRIET et les 6 enfants qui sont souvent venus la voir dans les Landes.

(1) extrait du premier cahier écrit par Jeanne en 1980 à Banos.

Voir aussi la Photothèque des personnes et des lieux

GICQUEL Jeanne, née en 1894 à Plémy (22), dcd en 1983 à Banos (40), fille de Mathurin François et de AGAR Victorine Anne , Conjoint : MORIN Louis, né en 1891 à Ploeuc-sur-Lié (22), dcd en 1973 à Banos (40), mariés le 15 décembre 1918 à Plémy (22), 3 enfants.  

Sources : Toinard, Roger, Du trou noir à l’embellie ou l’histoire de l’émigration costarmoricaine de la Révolution à nos jours, sl, 2012, 438 p.

A lire : Donatienne de René Bazin, publié en 1903, qui parle de la -triste- destinée d’une mère de famille de Ploeuc partie se placer comme nourrice à la ville pour aider financièrement sa famille