Elle fait partie de nos très vieilles photos de famille. Vieilles comme les personnes qui y figurent… si celles-ci n’étaient pas toutes extrèmement mortes…
De ces photos qui s’effacent inexorablement, à l’image des traces et souvenirs que ces mêmes personnes ont pu laisser…
Effacées, pâlies, ces photos le seraient d’avantage (et les personnes photographiées un peu moins), si elles n’étaient restés tapies au fond d’un tiroir durant des décennies. Mais tel semble être le parcours sinueux et mystérieux emprunté par nos photos, jalonné de temps de pause dans la course du temps et dans le mouvement des générations.

Après des années de mise en jachère, je me suis décidée à me remettre au travail d’identification posthume des corps, mais surtout des visages, de cette photo de famille, un travail que j’imaginais long, fastidieux et, disons-le : pas très gratifiant… Je ne me suis pas trompée, à quelques exceptions près que j’évoquerai à la fin de cet article…
Mais venons-en au fait : que voit-on sur cette photo ? Deux mariés dont l’identité ne fait aucun doute : lui, Louis MORIN (8), notre grand-père, alors âgé de 27 ans, elle, Jeanne GICQUEL (9), notre grand-mère, qui n’a pas encore 24 ans. La photo a été prise entre le 15 décembre (mariage civil) et le 17 décembre 1918 (mariage religieux). On est à Plémy, un tout petit village de la région du Penthièvre (Côtes d’Armor). D’où les coiffes et les habits traditionnels (coiffes qui, soit dit en passant, ne facilitent pas l’identification).
Ce qui frappe d’emblée, c’est le nombre limité de personnes (35 très exactement, dont 9 enfants), alors que la photo d’un précédent mariage en date du 24 novembre 1918, celui de Pierre GICQUEL, frère de Jeanne, avec Angélique LENORMAND, en réunit le double. Ceci, justement, explique cela : nos grands-parents avaient prévu de se marier en même temps que ledit Pierre -les mariages simultanés en famille se faisaient beaucoup à l’époque pour limiter les frais. Mais Louis, blessé par des éclats de grenade sur le front -et plus précisément à la jambe (ha, ha, ha !)- est retenu à l’hopital de Mamers, près du Mans. C’est seulement le 12 décembre qu’il obtient une permission pour convalescence et « détente » (après 7 ans de service sous les drapeaux, dont 4 en guerre, ça ressemble à une mauvaise plaisanterie !!!) et « à titre exceptionnel, pour mariage », ce, jusqu’au 13 janvier 1919 inclus… Un mois en tout et pour tout pour cet ambitieux programme, c’est pas non plus la fête pouët-pouët!
Il est donc assez probable que la communauté présente sur cette photo soit exclusivement celle du cercle familial. Manifestement, on a un côté Gicquel (à gauche de la mariée) et un côté Morin (à droite du marié).
Voilà à peu près tout ce dont on est sûr. Bien que très hypothétique, le reste qui va suivre, est le résultat d’un travail conséquent de recoupements avec des informations déjà connues, mais très éparpillées, à savoir :
- données généalogiques pour identifier ceux qui ne peuvent pas apparaître sur la photo, si ce n’est en filigrane dans la mémoire des vivants 🙂 car déjà disparus à cette époque… données généalogiques encore et toujours pour calculer l’âge des possibles présents et identifier épouses, époux et enfants
- récits de vie, cahiers de souvenirs de Jeanne, notre grand-mère maternelle, qui transmet des détails sur le déroulement de son mariage et sur la composition de la famille GICQUEL.
- photos de l’album familial (dont 2 autres photos de mariage, celles de Pierre en 1918 et de Jacques en 1926, malheureusement en plus mauvais état que celle de Louis et Jeanne)
- photos transmises par une petite-cousine de Bretagne (petite-fille de Jacques)
- groupes Facebook, notamment Bretagne : photos anciennes de personnes avant les années 70 et Généalogie Ploeuc – l’Hermitage 22, qui m’ont permis de retrouver une descendante des LENORMAND avec laquelle j’ai pu échanger des photos
- archives familiales pour vérifier certaines informations
tant il est vrai que tout est lié en matière de mémoire familiale (cf article https://ancetreal.fr/jacheres/memoires-en-jachere).
Nous pouvons d’abord faire la liste des déjà morts en 1918 (qui ne peuvent donc pas apparaître sur la photo, sauf résurrection de dernière minute) :
- Mathurin GICQUEL, frère de Jeanne, mort à la guerre dans la Somme en 1916 à l’âge de 29 ans (aîné de la famille GICQUEL)
- Marie Sainte GICQUEL, soeur de Jeanne, morte en 1893 à l’âge de 4 ans (3ème enfant)
- Jean Marie MORIN, père de Louis, mort en 1914 à l’âge de 74 ans. Il était laboureur, cultivateur
- Mathurine LECOUTURIER, mère de Louis, décédée en 1895 à 45 ans, alors que Louis, dernier d’une fratrie de 8 enfants, n’avait que 4 ans.
- Reine MORIN, soeur de Louis, morte (suicide) en 1897 à 21 ans, dans l’Eure où elle était domestique .
- Pierre MORIN, frère de Louis, mort en 1904, à 20 ans. Il était cultivateur à Ploeuc (22)
Puis la liste des personnes qui, selon mon analyse, ne sont pas présents sur la photo
- Emile CAUDRON, époux de Rose MORIN, soeur de Louis, 31 a
- Joséphine MORIN, soeur de Louis, religieuse, déjà entrée dans les ordres en 1918, 30 a
- Jacques LENORMAND, Témoin et ami de Louis – 6ème régt génie – vient d’être rapatrié d’Allemagne, 42 a. Il est présent comme témoin (cf signature sur acte de mariage le 17 décembre), mais je ne pense pas qu’il soit sur la photo
- Victoire CHOUPAULT, épouse de Jacques LENORMAND, 38 a. Est-ce qu’elle est présente sur la photo si son mari ne l’est pas ?
- Jean Marie François GICQUEL, cultivateur à Moulouet, demeurant à Plémy, oncle paternel de l’épouse et époux d’Anne Rose TALIBART. Je ne vois personne dont l’âge pourrait correspondre, 50 a
- Jacques François GICQUEL, meunier au moulin de Cohorno, oncle paternel de l’épouse, époux de Marie Françoise CADIN. Je ne vois personne dont l’âge pourrait correspondre, 54 a
Et enfin, « eux sur la photo », avec tout ce que cela comporte d’approximations et d’erreur, d’où le classement : « certain », « très probable » ou… « peut être »… équivalant peu ou prou à un indice de confiance de 2,5 pour météo France (soit autant de probabilités que ça soit vrai ou… faux. C’est dire !) …

| nom | prénom | remarques | °certitude | âge | |
| 5 | HELLIO | Françoise | personne qui hébergeait Louis en 1918 à Ploeuc | peut être | |
| 6 | MORIN | Jean | frère de Louis et témoin, époux LEBOULANGER | très probable | 38 a |
| 7 | MORIN | Rose | soeur de Louis, mariée en 1911 à Emile CAUDRON. En tout cas, cela ne peut pas être Joséphine qui était déjà entrée dans les ordres | peut être | 32 a |
| 8 | MORIN | Louis | le marié | certain | 27 a |
| 9 | GICQUEL | Jeanne | la mariée | certain | 24 a |
| 10 | GICQUEL | Jacques | frère de Jeanne | certain | 18 a |
| 11 | GICQUEL | Victorine | soeur de Jeanne, célibataire en 1918 | peut être | 30 a |
| 12 | AGAR | Victorine | mère de Jeanne | très probable | 54 a |
| 13 | GICQUEL | Mathurin | père de Jeanne | très probable | 56 a |
| 14 | GICQUEL | Marie Sainte | soeur de Jeanne | peut être | 19 a |
| 16 | MERCIER | Jean | époux de Marie MORIN | peut être | 48 a |
| 17 | MORIN | Marie | soeur de Louis, épouse MERCIER | peut être | 46 a |
| 18 | MORIN | Anne Marie | soeur de Louis, épouse COUVRAN | peut être | 44 a |
| 19 | COUVRAN | Jacques | époux de Anne Marie MORIN, il ressemble beaucoup à Mathurin GICQUEL dont il est cousin (leurs AGP étaient frère et soeur). D’où mon hypothèse… | très probable | 49 a |
| 20 | GICQUEL | Pierre | frère de Jeanne, époux LENORMAND | certain | 22 a |
| 22 | GICQUEL | Virginie | soeur de Jeanne | peut être | 16 a |
| 25 | femme | Pourrait être Fleure LEBOULANGER, 39 ans, épouse de Jean MORIN, assis devant | |||
| 31 | LENORMAND | Angélique | au dessus de Pierre GICQUEL, son époux | très probable | 31 a |
On termine par la liste des enfants et adolescents qui en toute logique, devraient être sur la photo, mais que je n’ai pas pu identifier formellement, à moins de jouer à « plouf plouf pique nidouille c’est toi l’andouille » :
- Joseph MERCIER, enfant du couple MERCIER/MORIN, 21 a
- Marie MERCIER, enfant du couple MERCIER/MORIN, 18 a
- René MERCIER, enfant du couple MERCIER/MORIN, 16 a
- Joseph COUVRAN, enfant du couple COUVRAN/MORIN, 5 a
- Jean MORIN , enfant du couple MORIN/LEBOULANGER, 11 a
- Pierre CAUDRON, enfant du couple CAUDRON/MORIN, 6 a
Voilà, voilà… Donc, comme je l’ai expliqué plus haut, j’ai éprouvé pas mal de frustration à mener cette opération d’identification, car le résultat n’était pas à la hauteur du temps passé à rechercher, analyser, comparer, etc… Cependant, je ne peux m’empêcher de considérer l’identification des parents de Jeanne (dont je n’avais aucune photo individuelle) comme une belle victoire. Nos ancêtres meuniers, Mathurin GICQUEL et Victorine AGAR ont enfin un visage ! Et ceci n’aurait pas été possible sans cette enquête approfondie…
Et aussi, en évoquant le souvenir d’une trentaine de personnes susceptibles de figurer sur cette photo, je ne peux que me réjouir d’avoir pu, ne serait-ce que le temps d’un article, les extraire de l’ombre à laquelle elles sont condamnées. Car comme le dit si bien Jean d’Ormesson : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants« .
*le titre de cet article fait référence au livre éponyme d’Hélène Gestern qui réunit des thématiques qui me sont chères autour de la mémoire familiale. La narratrice cherche la vérité sur sa mère, morte lorsqu’elle avait trois ans. Ses indices: deux noms et une photographie retrouvée dans des papiers de famille, qui montre une jeune femme heureuse et insouciante, entourée de deux hommes inconnus… « Eux sur la photo » / Hélène Gestern – Arléa, 2011
