Misère et boule de gomme

Misère, misère ! C’est toujours sur les pauvres gens Que tu t’acharnes obstinément (chanson de Coluche)

Dernièrement, j’ai eu l’occasion de retourner aux archives départementales du Jura, à Lons-le-Saunier, histoire de sonder un peu plus l’histoire, en l’occurrence celle de notre grand-père paternel, Raymond MAÎTRE. Souvenez-vous : c’est celui qui n’a pas eu de chance dans sa vie (à part celle d’avoir été notre ancêtre !), à tel point qu’il y a mis fin, de manière aussi délibérée que soudaine… Dans un précédent article intitulé La poisse…, je décris comment il s’est retrouvé orphelin de père en 1902, alors qu’il n’avait que 9 ans. A l’époque, il avait encore un frère et deux soeurs (3 étaient déjà morts à la naissance). Six ans après, en 1908, sa soeur aînée meurt, suivie du grand frère et de la petite soeur en 1910. Raymond est alors âgé de 17 ans. Comme famille proche, il ne lui reste plus que sa mère et sa grand-mère, ainsi qu’un oncle disparu à Paris, après avoir été condamné dans le Jura pour avoir battu son ex-femme (cf l’article Un ancêtre encombrant)… Qui plus est, le jeune Raymond est affecté depuis la naissance d’une paralysie de la hanche, ce qui l’empêche de sauter comme un cabri et accessoirement de participer aux travaux de la ferme… On imagine bien la frustration pour lui, si ce n’est l’humiliation, en tant que seul homme survivant, de ne pouvoir subvenir aux besoins des siens. La seule chose qu’il pouvait faire, c’était de mettre toute son application dans les études. Ce qu’il a fait et bien fait puisqu’il est devenu professeur de lettres à Besançon à l’âge de 20 ans.

Une des questions est de savoir comment, venant d’un milieu si modeste, il a pu payer ses études ? Eh bien, croyez-moi si vous voulez, mais loin de me fournir la réponse, mes investigations dans les archives notariales de la famille n’ont fait qu’épaissir un peu plus le mystère, qui s’est transformé en : misère, misère ! Mais voyons ça de plus près…

Il convient tout d’abord de faire un rapide retour en arrière… Nous sommes en 1886 : Aldegrin MAÎTRE et Julie MARTINEZ, futurs parents de Raymond, s’apprêtent à convoler en justes noces à Brainans, dans le Jura. Auparavant, ils passent devant le notaire pour établir un contrat de mariage. Celui-ci met en scène les futurs époux, mais également Philomène MAÎTRE (eh oui, les MAÎTRE sont légion dans ce petit village), la mère de Julie, car c’est elle qui a les pépettes ! Ou tout au moins une maison dont elle fait don à sa fille dans le cadre d’une communauté réduite aux acquêts. Ces trois-là (le couple et la belle-maman) sont donc unis par un dispositif qui implique la mise en commun des biens et revenus acquis pendant le mariage, mais aussi des éventuelles dettes qui en découlent… A ce moment, la situation semble relativement saine du côté de l’épouse qui apporte à la communauté un trousseau estimé à 50 francs. Outre la donation de la maison, sa mère déclare un apport mobilier d’une valeur de 1800 francs dans la communauté. Du côté du mari, c’est déjà moins brillant : certes, il apporte un petit mobilier, quelques outils, du fourrage et du bétail, le tout estimé à la somme de 800 francs, mais il est aussi dit dans le contrat qu’il est grevé d’une dette de 800 francs… Ce qui fait match nul et sent déjà un peu le roussi… Mais bref ! tout ce joli monde se marie (à l’exception de la belle-mère qui elle, tiendra la chandelle) et poursuit sa destinée dans la maison commune… Le 1er enfant naît en 1887, les 6 autres suivent, à raison d’un tous les deux ans à peu près. Deux seront non viables et le dernier enfant, une fille qui nait le 30 mai 1901, décède deux semaines plus tard. Au moment où le père, Aldegrin, passe l’arme à gauche, le 7 novembre 1902, il y a donc encore 4 enfants en vie, ainsi que la mère et la grand-mère. Comme il est d’usage dans ce cas, et plus particulièrement en présence d’enfants, on procède à un inventaire des biens de la communauté. Il s’agit d’un acte qui constate en détail la nature et le nombre des effets mobiliers, titres et papiers. Le but d’une telle opération est d’estimer au mieux la valeur vénale d’une succession ou du moins d’en assurer la transmission intégrale aux héritiers.

C’est précisément cet acte que j’ai pu trouver aux archives la semaine dernière (inventaire après décès du 23/12/1902). Alors, bien sûr, je n’ai pas tout compris… déjà parce que le notaire écrit comme un cochon, mais surtout parce que ce document est plein de circonvolutions et d’expressions notariales autant absconses qu’abstruses (ça veut dire à peu près la même chose mais on n’insistera jamais assez !). Je vous en donne ci-dessous un exemple, avant d’essayer de vous en livrer la substantifique moelle.

A la conservation des droits et intérêts des parties et de tous autres qu’il appartiendra sans que les qualités ci-dessus puissent nuire ou préjudicier à qui que ce soit, mais au contraire sous toutes réserves, il va être, par Maître Armand Groz, notaire soussigné, procédé à l’inventaire fidèle et à la description exacte du mobilier de toute nature, titres, etc.

L’inventaire du mobilier s’élève à 750 francs, sachant que ce qui a le plus de valeur se trouve dans la grange et l’écurie : 3 malheureuses vaches estimées respectivement à 170, 100 et 70 francs, quelques poules pour 9 francs, deux voitures (à chevaux) en très mauvais état pour 35 francs… Dans le reste du mobilier, on compte des armoires, des lits, des tables, des chaises, une horloge, des farinières (?) pour une valeur allant de 0,50 (sic!) à 20 francs… A la lecture de cet inventaire, on peut en tout cas se dire que la famille n’avait pas grand chose pour vivre…

17. un lit d’enfant 18. une farinière de vingt doubles décalitres 19. une horloge 3 francs 20. une petite farinière de quatre double décalitres 1 francs 50 21. une table, etc.

L’inventaire des titres et papiers consiste à exhumer les documents officiels. En l’occurrence, le contrat de mariage dont j’ai parlé plus haut et un testament qui institue la grand-mère légataire universelle des biens d’une vieille tante décédée dans un village voisin (mais je suppose que cet acte ne peut être pris en compte dans la succession du défunt car il s’agit des biens propres de la belle-mère).

Le dernier inventaire s’intéresse au passif, soit en gros, les dettes contractées par la communauté, et là -misère, misère !!!- celles-ci s’élèvent à 5734 francs ! Suit une liste de 21 créanciers qui attendent tous d’être payés, certains avec intérêts… Et si encore c’était pour des futilités, comme le dernier smartphone Apple ou un robot ménager dernier cri… mais pas du tout ! On parle là de biens de subsistance dont le paiement n’aurait pas été honoré : des fermages (loyers), du bois de chauffage, l’intervention d’une sage-femme, d’un paiement au recteur (sans doute des frais de scolarité, le recteur désignant à l’époque le maître d’école), des frais de deuil pour la veuve, etc. Autant de postes qui dénotent à nouveau l’extrême dénuement dans lequel se trouvait la famille.

5. Par M. Dumont de Poligny quarante francs 6. Par M. Antoine Armand vingt francs 7. Par M. Paris pour bois de chauffage quarante deux francs cinquante

Sans compter les nombreux usuriers sollicités sans doute pour rembourser des dettes antérieures : 680 francs dus à M. Picsou, créancier hypothécaire, 1560 francs à Melle Picblé, créancière, 1214 francs à M. Cresus, aussi créancier… Bref, une spirale infernale telle qu’en connaissent encore certaines personnes aujourd’hui.

Par M. Bailly créancier hypothécaire, etc.

La suite de l’histoire ? Qu’on se rassure : TOUS les créanciers ont pu être payés (ouf !). Mais ceci ne s’est pas fait sans peine supplémentaire pour la famille, avec un dépouillement encore plus grand à l’arrivée : très vite après cette formalité, Julie MARTINEZ vend en effet une partie de son mobilier aux enchères publiques (acte notarié du 27/01/1903) ce qui rapporte la modique somme de 88 francs (une lampe pour 0,25 francs, une horloge pour 5 francs, un buffet pour 44 francs, etc.). Puis la mère et sa fille procèdent à la vente aux enchères d’une partie des terrains, prés, vignes en leur possession, ce qui rapporte 3250 francs (acte notarié du 01/02/1903).

Est-ce ces conditions encore plus précaires qui ont entraîné le décès rapide des 3 autres enfants ? Misère et boule de gomme. Pour ma part, j’émets l’hypothèse que c’est la tuberculose qui a décimé la famille. En effet, au moment où le fils aîné est censé faire son service militaire, en 1908, il est exempté à cause d’une bronchite bacillaire du côté gauche. C’est peut être aussi la cause du décès du père, mais pour le moment, rien ne permet de l’affirmer.

Histoire de boucler la boucle, on ajoutera qu’en 1922, après le décès de sa grand-mère, puis de sa mère, à quelques mois d’intervalle, Raymond MAÎTRE, qui exerçait comme professeur à Besançon, procédera à son tour à la vente aux enchères des derniers biens de la famille, dont la maison. Il effacera ainsi les dernières traces de la présence séculaire de cette branche MAÎTRE dans le petit village de Brainans.

Des traces que j’ai eu quant à moi la chance de suivre le temps d’une consultation aux archives, me procurant l’immense satisfaction d’avoir fait un petit pas de plus vers l’homme qu’il était, ainsi qu’un grand pas vers son humanité si bien cachée…




On ne choisit pas sa famille… (1)

Et c’est heureux, car on se priverait alors de toute la diversité et de la richesse de tempéraments, d’opinions, de parcours de vie, d’expériences ou de fantaisies qui la composent… Dans la même lignée (c’est le cas de le dire !), on ne choisit ni ses ancêtres, ni leurs descendants, et on peut être surpris après quelques générations de se découvrir des cousins certes éloignés, mais pas forcément désirés !

Le portail en ligne que j’utilise -Geneanet, pour ne pas le nommer- offre une fonctionnalité amusante qui consiste à comparer son arbre généalogique avec celui de personnes prétendues célèbres… même si les critères de célébrité versus Geneastar (c’est son nom) sont hautement discutables. Ayant deux arbres maintenant bien fournis, le mien et celui de mon conjoint, j’ai donc lancé une comparaison dont je vous livre à titre anecdotique les résultats dans cet article et les suivants.

Branche MAÎTRE / AYMONIER

La lignée MAÎTRE est la grande gagnante de cette course à la célébrité, avec pas moins de 6 cousinages identifiés avec des “Genéastars”. Parmi ces dernières, on compte deux politiques, un sportif, un scientifique, un militaire et un peintre. J’aurais sans doute l’occasion d’analyser plus finement l’origine de ces destinées peu communes, mais pour l’heure, j’y vois une belle revanche pour notre grand-père MAÎTRE qui de son vivant n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait !

Charles DUMONT (1867-1939)

Notre premier “cousin”, Charles DUMONT, était un homme politique français, qui a d’abord été Député, puis Sénateur, puis Président du Conseil Général du Jura, Il a ensuite occupé plusieurs postes de ministres, des Travaux Publics, des Postes et Télégraphes en 1911, des Finances en 1913 et en 1930, pour finir Ministre de la Marine Militaire en 1931-32. Bon, à chaque fois, c’était pour quelques mois, voire quelques jours (on était dans l’ère de la IIIème République durant laquelle les gouvernements se sont succédés), mais quand même un ministre !!!

Quels liens de parenté ?

En prenant comme point de départ notre grand-père, Raymond MAÎTRE : son arrière-arrière-arrière grand-père et l’arrière-arrière-arrière grand-père de Charles DUMONT étaient frères, issus de mêmes parents, soit : Antoine JACOT et Denise COLIN, tous deux de Brainans (39)

Anne VIGNOT (1960- )

Exactement de la même lignée -les JACOT / COLIN- est issue Anne VIGNOT, actuelle maire de Besançon et Présidente de Grand Besançon Métropole.

Louis Georges Eleonor ROY (1862-1907)

Nommé plus couramment Louis ROY, ce cousin était un artiste peintre et graveur assez connu, lié au courant impressionniste du groupe de l’école de Pont-Aven. Il a côtoyé Paul Gauguin (qui a d’ailleurs fait son portrait ci-dessous), Charles Laval, Monfreid et Emile Bernard.

Paul Gauguin : Le Peintre Roy, huile sur toile

En 1894, Gauguin lui confie la réalisation d’une trentaine de gravures pour sa revue Noa Noa. En même temps, Louis ROY enseigne au lycée Buffon à Paris et au lycée Voltaire. En tant que graveur et critique d’art, il collabore à différentes revues et sera le premier à découvrir l’œuvre du Douanier Rousseau. Ses œuvres sont exposées à Paris, en Bretagne, aux Etats-Unis et en Suède.

Quels liens de parenté ?

Là, le lien est relativement proche. En prenant comme point de départ notre grand-père, Raymond MAÎTRE : son arrière-grand-mère, Jeanne Marie ROY, femme de Philippe dit Criquet MAÎTRE, était la soeur du grand-père de Louis ROY.

Charles CHAMBERLAND (1851-1908)

Physicien et biologiste, Charles CHAMBERLAND fut l’un des plus anciens collaborateurs de Louis Pasteur. Il fut aussi un inventeur de génie, concevant un autoclave et un filtre à eau qui portent son nom. Après des études à l’École normale supérieure et une agrégation de sciences, il intègre à 24 ans le laboratoire de Louis Pasteur à Paris, dont il devient très vite Directeur adjoint. Il s’implique également dans l’étude de la maladie du charbon chez le mouton qui conduira en 1881 à un vaccin vétérinaire contre cette maladie. Élu député du Jura en 1885, il fut l’un des auteurs du premier projet de loi sur l’hygiène publique. « Celui qui éveillait la sympathie de tous ceux qui entraient en relation avec lui » selon Émile Roux, meurt prématurément, à 57 ans, d’un cancer du poumon.

Quels liens de parenté ?

En prenant comme point de départ notre grand-père, Raymond MAÎTRE : son 3x arrière-grand-père (AAAGP), Anatoile PROST, était frère de la 3x arrière-grand-mère (AAAGM) de Charles CHAMBERLAND.

Adrien BOURGOGNE (1785-1867)

Né dans le département du Nord, Adrien Jean Baptiste François BOURGOGNE est un militaire français des guerres de l’Empire, célèbre surtout pour ses mémoires sur la campagne de Russie, sous le titre Mémoires du Sergent Bourgogne 1812-1813.

Quels liens de parenté ?

Le cousinage est issu de la branche MAÎTRE dévoyée dans l’Aisne grâce à notre militaire napoléonien Augustin SANTONNAS. On parle donc d’un cousinage à la 8ème génération pour notre grand-père, Raymond MAÎTRE. C’est dire si on revient de loin !

Fabrice GUY (1968 – )

Un nom que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître mais qui a vécu son heure de gloire dans les années 1990… Fabrice GUY est un spécialiste français du combiné nordique (concours de saut à skis, puis 15 km de ski de fond) , qui a remporté une médaille d’or aux Jeux olympiques d’Albertville en 1992, puis une médaille de bronze par équipe à Nagano en 1998. A la fin de sa carrière sportive, il a retrouvé son poste de douanier à Mouthe (25), mais il est sollicité en tant qu’expert dans sa discipline par France Télévisions au moment des Jeux Olympiques.

Quels liens de parenté ?

On est là aussi sur un cousinage à la 8ème génération, avec deux COURVOISIER, de Mouthe justement, qui étaient frère et soeur.

J’ajouterais à ce tableau de chasse de la branche MAÎTRE un cousinage probable, mais non encore avéré, avec Claude PROST, dit Capitaine Lacuzon (1607-1681), un personnage haut en couleur désigné comme le “Robin des Bois franc-comtois”, dont on peut découvrir l’histoire ici.

Par la lignée AYMONIER, on ne peut se targuer a priori d’un seul cousinage, mais assez emblématique de l’esprit frondeur de la famille AYMONIER.

Inès/Inessa ARMAND (1874-1920)

Elle était une révolutionnaire russe et une fervente militante féministe. Née le 8 mai 1874, elle s’est engagée dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (bolcheviks) aux côtés de Lénine. Elle a été une figure clé de la Révolution russe de 1917, contribuant activement à la propagande et aux discours politiques. Défenseure passionnée des droits des femmes, elle a également joué un rôle majeur dans le mouvement féministe russe. Sa relation personnelle avec Lénine a ajouté une dimension complexe à son engagement politique. Inessa Armand est décédée en 1920 à l’âge de 46 ans, laissant un héritage important dans l’histoire de la Russie révolutionnaire.

Quels liens de parenté ?

En prenant comme point de départ notre grand-mère, Rose AYMONIER : son 4 x AGP (AAAAGP), Claude Joseph BOILLOZ de Fertans (25) était le frère du 4 x AGP d’Inès ARMAND.

Je rajouterai également un possible cousinage, encore non avéré, avec Camille AYMONIER (1866-1951), dont le père était originaire des Fourgs (comme nos ancêtres AYMONIER). Il a été professeur agrégé et on lui doit de nombreux ouvrages sur l’espéranto, des études sur Montaigne et Ausone ainsi que des ouvrages régionalistes sur la Franche-Comté.




En dents de scie

1919… une année qui sonne comme l’an neuf après une guerre meurtrière qui aura duré 4 ans et engendré en France près de 600’000 veuves et 986’000 orphelins. Elle, elle a 27 ans et le regard fier d’une qui ne s’en laissera plus conter, des cheveux noirs -avant qu’ils ne blanchissent prématurément- et le maintien d’une madone avec ce je ne sais quoi d’espagnol, dont l’origine n’a à ce jour pu être identifié généalogiquement parlant. Bon sang ne sachant mentir, ou alors très mal, je trouve également beaucoup de traits communs avec mes cousines et avec ma sœur…



Dans quelques mois, elle se marie et elle s’en réjouit… enfin, c’est ce que je crois. L’élu s’appelle Joseph Maximin REUDET, il a 33 ans et il vient de passer la bagatelle de 5 années sous les drapeaux, d’abord dans l’escadron du train des équipages militaires (1), puis dans l’aérostation (2), une demi-décennie qui s’est rajoutée à un service militaire préalable de 2 ans effectué entre 1907 et 1909… Autant dire qu’en dehors du service à la patrie, il n’a pas fait grand chose, mais au moins il en ressort vivant et entier, un luxe par les temps qui courent ! Qui plus est, avec une qualification de mécanicien qui lui sera bien utile pour la suite…

Il y a seulement 5 mois qu’il est démobilisé mais ce mariage ne peut attendre. Non, non, ça n’est pas ce que vous croyez : pas question de polichinelle dans le tiroir , ni de brioche dans le four, ni de moussaillon dans la cale ! C’est juste que le 16 août 1919, il y aura DEUX mariages pour le prix d’un ! Rose AYMONIER épousera Joseph REUDET, tandis que Maurice AYMONIER, le frère aîné, s’unira avec Cécile REUDET, soeur cadette de Joseph. Même si ce type de mariage croisé était assez fréquent (cela permettait notamment une moindre dissémination du patrimoine familial), l’évènement n’est certainement pas passé inaperçu dans un petit village comme Fertans (Doubs). La famille AYMONIER, qui comporte plusieurs branches, y est en effet implantée depuis des lustres. Stéphane, le père de Rose, y exploite une scierie qu’il a créée initialement avec son frère (mort en 1905). L’activité semble prospère et selon les recensements de population de l’époque, elle fait vivre pas mal de foyers dans le village.



Au moment du mariage, Maurice AYMONIER, le frère unique de Rose, travaille sans doute à la scierie avec son père car, ayant été exempté, il n’a pas participé à la guerre. En tout cas, il a aussi une qualification de mécanicien… Mais surtout, c’est un véritable Géo Trouvetou des temps anciens, toujours à l’affût d’une amélioration à apporter aux objets et outils de la vie quotidienne. Ainsi, entre 1955 et 1959, ce ne sont pas moins de 3 brevets qu’il déposera, dont un sur une machine à écorcer (3). Il ne faut alors pas chercher d’où venait chez notre papa cette inventivité exceptionnelle !

Les REUDET, Joseph et Cécile, font quant à eux partie d’une très grande famille de douze enfants qui réside non loin de Fertans. Le père est instituteur et tous les garçons ont eu une très bonne situation (l’un comme hôtelier-restaurateur renommé à Besançon, un autre, comme employé de commerce, un autre encore reçut la Légion d’Honneur et autres médailles pour sa participation à différents conflits). Et petit détail qui devrait nous interpeller : une des soeurs aînées de Joseph a épousé en 1908 un certain Marius MAÎTRE qui n’est autre que le petit cousin de Raymond.

Mais revenons à ce fameux double mariage. Impossible de savoir si celui-ci est placé sous le sceau d’un amour fou. Ce qui est certain, c’est que côté affaire, les choses se goupillent plutôt bien. Jugez-en plutôt par vous-même :

  • le 14 août 1919 (deux jours avant le mariage), selon un acte passé devant notaire, Rose et Maurice, qui ont respectivement 27 et 30 ans, deviennent propriétaires de la scierie de leur père, AYMONIER Stéphane. Celui-ci décédera d’ailleurs l’année d’après, le 27 octobre 1920
  • le 2 septembre 1919 (quelques semaines après le mariage), les deux couples forment une société en nom collectif ayant pour objet le commerce des bois et de la scierie, nommée AYMONIER-REUDET.



Résultat des opérations : les deux couples, et plus particulièrement, Maurice et Joseph, se retrouvent à la tête d’une affaire déjà bien implantée dans le village et qui ne demande qu’à fructifier. Après la guerre, les besoins en bois sont en effet très importants en France pour la reconstruction des voies de chemins de fer notamment. L’avenir se présente donc sous les meilleurs auspices…

Côté familial, des informations nous manquent pour décrire la vie des deux couples durant les cinq années qui ont suivi le mariage (4) et avant le drame qui a anéanti les deux familles , mais on peut s’appuyer sur le contexte de l’époque pour tenter de l’imaginer : nous sommes au début des années folles, période pendant laquelle la jeunesse enivrée d’espoir souhaite s’amuser, vivre et surtout oublier l’horreur de la guerre. C’est l’avènement du jazz, de la radio, du cinéma. En ville, c’est aussi l’occasion pour la femme de s’émanciper à travers la mode et de goûter à une certaine forme d’indépendance. On pense à Joséphine Baker, Coco Chanel, Louise Brooks… Et à leur pendant masculin, Fred Astaire et au personnage de fiction, Gatsby le magnifique

Certes, le phénomène se cantonne surtout dans la capitale, mais quand même la scierie des AYMONIER REUDET est grande, moderne et elle emploie plusieurs personnes. On peut légitimement penser que les deux couples possèdent une ou deux voitures personnelles, un patrimoine financier qui ne cesse de croître et un train de vie qui n’a pas grand chose à envier aux gens de la ville… Par ailleurs, Rose AYMONIER vient d’un milieu où la liberté individuelle n’est pas un vain mot : son père et au moins un de ses oncles adhéraient au parti radical socialiste (5). Et elle est une des premières femmes du canton à obtenir son permis de conduire. Malgré les nombreuses incertitudes qui subsistent, je n’hésite donc pas à affirmer que jusqu’en 1925, tout avait plutôt bien réussi à notre jeune Rose, bercée qu’elle était par le chant des scies-reines et par un petit vent de liberté qui n’était pas vraiment la norme pour les femmes vivant en province.

Et sans vouloir pousser mémé dans l’uchronie (6), je pense que si Joseph REUDET n’était pas mort accidentellement, la vie aurait continué de la même manière dans un confort prospère, avec, à la clef, une belle entente entre les deux couples, même si, pour une raison que j’ignore, Maurice s’est expatrié à Reims avec sa famille en 1922 tout en continuant à gérer la scierie avec son beau-frère… Ce dernier aurait veillé aux intérêts de l’entreprise familiale sur place, à Fertans, il en aurait peut être relancé une autre en bon industriel qu’il était. En plus de Louis (né en 1920) et Monique (1925), il y aurait peut être eu d’autres enfants mais certainement pas de Bernard, ni de François, ni de Michel… Et je ne serais donc pas là aujourd’hui pour vous en parler…

En lieu et place, il y eut donc ce drame d’un père et mari disparaissant dans la force de l’âge en 1925 et modifiant dans son sillage (ou sciage, c’est selon!) une bonne partie des destinées de ses proches. Pour Rose, commence alors une période en dents de scie : elle se retrouve seule à 34 ans, avec deux enfants dans les bras : Louis, 5 ans, et Monique qui naîtra 5 mois plus tard… avec la responsabilité partagée d’une affaire, qui reste encore à l’époque celle des hommes. Son père n’est plus là pour l’aider et Maurice vit à Reims. Sa mère a alors 65 ans. On n’a pas trop de mal à imaginer la détresse de Rose durant cette période et l’énergie qu’elle a dû déployer pour aller de l’avant, s’obligeant peut être déjà à se remettre à la couture, son premier métier. Sans doute a t’-elle bataillé ferme durant 3 ans pour garder son indépendance avant de “capituler” en acceptant en 1928 l’offre en mariage de Raymond MAÎTRE, notre grand-père, qui ne lui était pas inconnu (cf ci-dessus) : bien qu’unijambiste, ce dernier, alors Professeur de lettres à l’Institution Saint-Jean à Besançon, offrait stabilité et équilibre à notre Rose qui avait certes deux pieds sur terre, mais aussi la charge de deux enfants et d’une mère vieillissante.

Le mariage de Rose et Raymond aura donc lieu le 4 août 1928, marquant le début de l’histoire de notre père, de ses deux frères et de leurs lignées respectives, et sonnant la fin de celle que notre grand-mère aurait pu avoir avec son premier mari et dont la dernière page est définitivement tournée le 2 septembre 1929 avec la dissolution de la société en nom collectif qui avait été formée sous la raison « AYMONIER-REUDET ».

En guise d’épilogue : une fois n’est pas coutume, et parce que la rédaction de cette chronique m’a pris un temps anormalement long (mon logiciel indique… 51 révisions !!!), j’aimerais témoigner de mon état d’esprit au terme de l’exercice. Il s’est avéré en effet bien difficile de raconter un épisode de la vie d’une aïeule en ayant très peu d’informations à disposition, car en plus de trahir l’Histoire (la grande), on craint de trahir la personne elle-même. Pour autant et contre toute attente, grâce à ces questionnements et cogitations solitaires, j’ai l’impression d’avoir fait un grand pas vers une meilleure connaissance de Rose. A l’image d’une grand-mère qui, dans mon souvenir d’enfant, se montrait distante et peu démonstrative se substitue à présent celle de cette même personne, plus jeune, fauchée en pleine ascension par un drame qui a complètement modifié la trajectoire de sa destinée, et je me surprends à trouver des excuses à celle dont la mémoire familiale élargie retient un comportement peu avenant vis-à-vis de ses proches…

(1) L’aérostation étant « la technique qui permet le vol au sein de l’atmosphère terrestre en utilisant des engins plus légers que l’air ». Quand on parle de ballon dirigeable à des fins militaires, cela devient plus clair…
Impossible à ce stade de vérifier cette information ; il n’est même pas certain que le mariage ait eu lieu à l’église
(2) Ce train-là n’est pas celui qui siffle trois fois, mais c’est, en termes militaires, « l’arme qui organise et coordonne la logistique militaire, le transport du matériel, des munitions et du ravitaillement pour l’Armée de terre française » (source : Wikipédia)
(3) les 3 brevets de Maurice Aymonier : Machine perfectionnée à écorcer les bois le 14/09/1955 – Tête de travail perfectionnée pour machine à écorcer les bois le 03/07/1956 – élément profilé en bois à revêtement en matière plastique et son procédé de fabrication le 30/07/1959 (source : base INPI)
(4) de manière générale, j’ai très peu d’informations sur la branche des AYMONIER, encore moins sur celle des REUDET. J’ai pu reconstituer certaines périodes de la vie de ces ancêtres, notamment toutes les opérations et actes notariés liés à la scierie, grâce à des recherches dans la presse anciennes. L’achat de deux factures AYMONIER sur le site Delcampe me permettent aujourd’hui de présenter les logos successifs de leur entreprise. Mais pour le reste du récit, je suis réduite à avancer des hypothèses, avec tout ce que cela comporte comme risques d’erreur.
(5) L’idéal social des radicaux explique leur refus d’accepter l’idée selon laquelle la société française serait divisée en classes et, plus encore, la conception selon laquelle la lutte des classes serait, comme le pensent les marxistes, le moteur de l’histoire. Fondamentalement, ils restent fidèles à la manière dont Maujan définissait, dès le congrès de 1902, la position des radicaux en matière sociale : « Il n’est plus, politiquement parlant, de bourgeois et d’ouvriers, la Révolution et le suffrage universel ont fait de tous des citoyens et des électeurs, et notre doctrine qui vise la fusion des classes et non la division et la lutte des classes, est toute dans la pacification par les réformes : c’est une doctrine de fraternité et de solidarité sociale, car on ne fonde rien avec la haine ». Congrès de 1902 du parti républicain radical et radical-socialiste, p. 88. Source : Berstein, S. 2004. Chapitre 6. La nature du radicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres. In Berstein, S., & Ruby, M. (Eds.), Un siècle de radicalisme. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.
(6) un récit uchronique consiste à proposer une histoire alternative à partir d’un évènement modifié du passé. Deux mots suffisent à en donner une idée : ET SI… (et si tel événement n’avait pas eu lieu, que se serait-il passé ?)… Ainsi, dans son livre Le maître du Haut-Château, publié en 1962, Philip K. Dick imagine un monde dans lequel l’Allemagne nazie, l’empire du Japon et l’Italie fasciste ont remporté la seconde guerre mondiale. Plus proche de nous, en 2001, Eric-Emmanuel Schmitt décrit dans La Part de l’autre ce qui serait advenu si Adolf Hitler n’avait pas été recalé à l’école des Beaux-arts de Vienne… 




Colporteur espagnol et téléphone arabe

Vous le savez : cela fait quelques décennies déjà que je suis entrée en généalogie, comme d’autres entrent en religion. Au fil de mes investigations, enquêtes, et des résultats obtenus (car oui, la plupart du temps, je cherche, mais parfois aussi… je trouve !), je me suis aperçue que tout souvenir issu de la mémoire familiale, même le plus infime ou le plus farfelu, contient sa part de vérité et mérite qu’on s’y intéresse. En effet, la mémoire est fiable, mais elle a l’habitude, pour alléger notre quotidien, d’évacuer les aspects contraignants ou douloureux du passé, pour restituer une version enjolivée, plus supportable et dicible. Econome, elle ne rechigne pas non plus devant l’opportunité de petits raccourcis, en attribuant un évènement réel à la mauvaise personne et revisitant ainsi le fameux adage « si ce n’est toi, c’est donc ton frère »… Souvent, les souvenirs nous arrivent donc déformés à la manière du téléphone arabe. Vous savez, ce jeu où la phrase de départ si c’est rond c’est pas carré devient causons du cycliste sans savoir skier… ou quelque chose du genre…

La généalogie consiste donc par moment à décrypter les bribes de réminiscences qui nous viennent des générations précédentes, et le cas échéant, de rétablir un semblant de vérité (si tant est qu’elle existe).
Ainsi, dans notre famille paternelle, la mémoire familiale retenait l’histoire d’un colporteur espagnol qui, au hasard de son cheminement, aurait rencontré une de nos ancêtres franc-comtoise et l’aurait épousée… Même si la version semble crédible, vu que la Franche-Comté a un passé espagnol (pas vraiment à la même époque, mais en matière de souvenirs on en est pas à 2 siècles près !), il s’agissait quand même de vérifier si le bougre était vraiment épris de notre chère aïeule car qui ne rêve pas d’avoir été conçu dans un contexte d’amour et de félicité ? Bref, pour reprendre l’exemple du téléphone arabe, il s’agissait de vérifier au bout de quelques siècles l’adéquation entre la ph(r)ase d’arrivée et celle de départ.

Alors oui, je vous le dis tout de suite : il y a bien eu un colporteur. Il se nommait Claude. Faisant preuve de peu d’originalité, il voyageait à pied, portant sa balle sur le dos et passant de village en village pour vendre draps, tabliers et assortiments de passementerie ou de mercerie qu’il achetait dans les foires, vraisemblablement dans l’est de la France ou en Allemagne.
Et oui, c’est aussi vrai : il s’est bien arrêté dans un petit village du Doubs qui porte le nom de Fertans. C’était en 1734, peut être à la faveur d’une étape, ou parce qu’il connaissait déjà le lieu ? A-t-il alors été frappé par un coup de foudre, lui faisant lâcher balles et ballots? (ballot, il le fut..). Ou bien a-t-il été plutôt attiré, comme le prétend un de ses descendants, par la grande fortune du dénommé Jacques GILLARD ? Ce qui est certain, c’est que le 20 juin 1735, il épouse Emmanuelle GILLARD, fille dudit Jacques et s’établit comme négociant sédentaire dans le village de Fertans.
Jusque là, tout est parfaitement exact.

Passons à présent à ce qui appartient à la légende, ou du moins à certaines approximations de la mémoire familiale : d’où venait donc ce colporteur ? eh bien, d’une région bien éloignée de l’Espagne, connue pour ses hivers rigoureux et ses conditions de vie difficiles : il habitait en fait à Saint-Gervais, dans l’actuelle Haute-Savoie. Il portait un patronyme très local, à savoir : BARBIER… eh oui, comme Christophe et son écharpe rouge… né d’ailleurs à Sallanches… D’ici à ce qu’on se trouve un lien de parenté avec l’ancien directeur de rédaction de l’Express, il n’y a qu’un pas de colporteur que je ne m’aviserai pas de franchir.

Claude devait avoir 16 ans quand il quitte sa famille et son hameau de la Gruvaz, à Saint-Gervais, pour accompagner sur les routes un colporteur expérimenté et  apprendre avec lui le métier « de la balle ». Il suit en cela une longue tradition d’émigration montagnarde qui sévissait au Val Montjoie.  

Il faut en effet savoir que la Savoie à l’époque n’était pas encore française. Elle était surpeuplée et ses habitants étaient écrasés par de lourdes charges fiscales et les droits féodaux exercés par Charles Emmanuel 1er (fin XVIème-début XVIIème). En montagne, où les saisons de récolte étaient courtes, les habitants mâles n’avaient d’autre choix que d’aller gagner de l’argent ailleurs. Ils partaient donc en direction de l’Allemagne soit comme marchands, soit pour monnayer leurs services en tant que chaudronniers, rémouleurs, couteliers, ramoneurs, maçons, etc. Beaucoup de ces migrants venaient du Faucigny (Magland, Morillon, Arâches, Saint-Gervais). Ainsi, en 1726, à l’époque où Claude commence son apprentissage, on comptait 110 absents sur 405 mâles habitant théoriquement à Saint-Gervais.

Les montagnards partent souvent en groupe pour le même pays d’accueil. On peut imaginer que Claude suit le mouvement d’une vague d’émigration saisonnière, quittant le foyer en hiver et revenant aux beaux jours, pour retrouver son jeune frère et ses trois sœurs restés au village, malgré qu’ils soient devenus entre temps orphelins.

On ne sait pas exactement l’itinéraire que suivaient les colporteurs du Val Montjoie, ni d’ailleurs où ils allaient. Certains en Suisse, d’autres en Allemagne, d’autres encore à Paris. Toujours est-il que si dans l’ensemble les affaires pouvaient être prospères, les conditions de vie, elles, étaient bien difficiles… 7 mois passés sur les routes, dans le froid, mal chaussés, mal habillés, à se nourrir comme on peut…

On peut donc aisément comprendre que lorsque l’occasion se présentait, les itinérants n’hésitaient pas à s’établir quelque part, même loin de chez eux, pour fonder une famille. C’est ce qui arriva à Claude : de son mariage avec Emmanuelle GILLARD sont nés 9 enfants (5 garçons, 4 filles), dont Jean François BARBIER (1740-1819), qui occupe une position privilégiée à Fertans puisqu’il est « greffier de la seigneurie du village », en même temps que « marchand sieur », « aubergiste » et cultivateur. Nos deux lignées (AYMONIER et BARBIER) se sont croisées par le fait que Jean BOILLOZ, notre arrière-arrière-arrière grand-père paternel a épousé Jeanne Françoise  BARBIER, fille de Jean-François.

Et comme si cela ne suffisait pas en termes de racines savoyardes (cela commence à peser lourd en litres de fondue et de raclette dans le sang!)… il faut savoir que les AYMONIER qui ont donc croisé la route et la vie des BARBIER à Fertans avaient eux aussi de lointaines origines savoyardes (Bauges ou Haute-Tarentaise).

Est-ce la raison pour laquelle nos parents décidèrent eux-mêmes de poser leurs valises en 1966 dans la même région où Claude BARBIER avait posé ses ballots en 1734 ? Un drôle de clin d’oeil en tout cas à la destinée…

Pour finir, pourquoi un colporteur espagnol ? Sans doute parce qu’il fallait trouver une explication au fait que la famille de notre grand-mère paternelle avait un type méditerranéen et une peau particulièrement hâlée… (l’analogie s’arrête là, car en matière linguistique, nous parlons l’espagnol comme une vache allemande !).

J’en veux pour preuve les deux photos ci-dessous, représentant notre grand-mère et notre père, jeunes…



Avouez qu’en voyant ça, on a presque envie d’y croire à ce colporteur espagnol, non ? d’autant que pour l’instant je n’ai trouvé aucune autre racine ibérique dans la branche AYMONIER. Encore un mystère non élucidé !

Pour aller plus loin :

  • BARBIER, C. (2008 à 2021). La vie et la postérité de Claude BARBIER, colporteur et marchand savoyard installé en Comté (4 tomes). autoédition
  • ROBERT-MULLER,Ch., ALLIX, A. Un type d’émigration alpine : les colporteurs de l’Oisans. In: Revue de géographie alpine, tome 11, n°3, 1923. pp. 585-634. DOI : https://doi.org/10.3406/rga.1923.5528
  • La Trace, film franco-suisse réalisé par Bernard Favre, en 1983 : l’histoire de Joseph, qui en 1859, quitte son village de haute Tarentaise, sa mule chargée de cotons, de dentelles et de fil à broder pour rejoindre Aoste, où habite sa soeur. Joseph espère entreprendre une grande tournée de colportage dans toute l’Italie du Nord.
  • GAY, J.P. (2001). Le neveu de Gaspard. La Fontaine de Siloé : Au mitan du XVIIe siècle, dans le Val Montjoie… l’histoire de Gaspard qui troque ses sabots de paysan pour les bottes de colporteur et prend le large – cap vers ” les Allemagnes “. Dans sa besace, sous les dentelles de Megève, cristaux de roche de Miage, tissus négociés habilement en chemin, quelques livres interdits nourris des idées de la Réforme, qu’il passe en secret à des convertis clandestins.
  • MAISTRE, C. et G., HEITZ, G. (1992) Colporteurs et marchands savoyards dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles. Académie Salésienne. Annecy

BARBIER Claude né en 1706 à Saint-Gervais (74), dcd en 1779 à Fertans (25), fils de Joseph et de JAQUET Jeanne  – conjoint : Emmanuelle GIRARD, 9 enfants




Les gueules cassées (1)

Tout dernièrement, j’ai lu avec grand intérêt La Chambre des officiers de Marc Dugain. L’auteur y raconte l’histoire de son grand-père, Adrien, jeune officier du Génie, qui lors d’une opération de reconnaissance au tout début de la guerre est défiguré par un éclat d’obus. Il devient alors une gueule cassée.  « Il ne connaîtra pas les tranchées boueuses, puantes et infestées de rats. Il ne connaîtra que le Val-de-Grâce, dans une chambre réservée aux officiers, pièce sans miroir où l’on ne se voit que dans le regard des autres. Adrien y restera presque cinq ans pour penser à l’après, pour penser à Clémence qui l’a connu avec son visage d’ange » (extrait de wikipedia).

Chez moi, cette lecture a inévitablement fait écho avec celle de l’excellent Au-revoir là-haut de Pierre Lemaître, contant l’histoire d’Edouard Péricourt, une autre gueule cassée.

Pour autant, je ne pensais pas avoir l’occasion d’évoquer le sujet dans ces lignes car à ma connaissance, nous n’avons pas eu d’ancêtre à qui cela soit arrivé. Quand bien même : rares sont ceux qui ont trouvé le courage d’en livrer un témoignage personnel. Et pourtant…

En faisant des recherches sur notre grand-père paternel –encore et toujours !-, j’ai trouvé la trace d’un de ses très bons amis avec lequel il a fait ses premières armes en tant que professeur de Lettres. Ils habitaient dans la même résidence, Square Castan à Besançon,  comme en attestent les relevés du recensement de 1926.

François Eugène BEAUQUIS –c’est son nom- est né en 1897 à Marcellaz-en-Albanais (74). Quatrième enfant d’une famille qui en comptait 6, il était fils de cultivateur. On le retrouve pourtant à la veille de la guerre étudiant à Fribourg en Suisse (source : fiche matricule 208 – Recrutement Annecy – 1917). Pourquoi, comment, pour lui qui venait d’un milieu très modeste ? je n’en ai pour l’instant aucune idée.

Toujours est-il qu’il a à peine 19 ans (!) quand il est mobilisé. Il est alors soldat signaleur-téléphoniste au 97ème régiment d’infanterie alpine de Chambéry. Mais laissons-le nous expliquer lui-même la suite de l’histoire

Cela se passait… en des temps très anciens…, le 24 juillet 1918. Mobilisé à l’âge de 19 ans à peine, j’étais soldat signaleur-téléphoniste à la 2 C du 97e  régiment d’infanterie alpine de Chambéry. «Bleuet » de la classe 17, après une très courte période d’instruction dans un camp de la Drôme puis à l’arrière du front des Vosges, j’avais participé sans anicroche à différentes opérations plus ou moins meurtrières en Alsace et surtout en Picardie (Lassigny – Le Piémont : mars 1918). Bref, ce soir-là, 24 juillet, après avoir été engagé dans la deuxième bataille de la Marne (région de Dormans) destinée à enrayer la formidable offensive allemande menée par Ludendorff, mon unité se trouvait lancée en une contre-offensive difficile dans la forêt de la Montagne de Reims. En fin de journée, malgré notre épuisement, l’ordre arriva de tenter un « coup de main » sur un boqueteau occupé par l’ennemi.

Tout semblait calme et propice à une attaque par surprise. Mais dès que nous essayâmes de déboucher du «Bois des Dix Hommées», ma section fut accueillie par un feu très nourri de mitrailleuses et une averse de «88» autrichiens. Soucieux de ménager la vie de ses hommes, l’officier qui nous commandait fit passer la consigne : « Planquez-vous derrière les arbres et attendez mes ordres ! Je vais demander l’appui des tanks ! ». En 1918, l’infanterie française était assez souvent solidement épaulée par les fameux petits chars « Renault », moins lourds et plus faciles à manœuvrer que les mastodontes de l’armée britannique, alors que les Allemands n’en avaient pas… ou presque pas. Pour ma part, je n’en ai jamais vu. Nous voilà donc disposés en tirailleurs, mes camarades de combat et moi, derrière un rideau de sapins, à l’orée du bois où sifflent les balles… et nous attendons. Tout à coup, sur notre gauche, le ronflement caractéristique des petits « Renault » et aussitôt des explosions brutales d’obus ! J’entends mon voisin crier : « Pourvu que ces vaches-là ne nous tirent pas dessus ! ». Au même instant, j’avais la tête traversée par un éclat d’obus de 37 et je tombais comme une masse.

Mes camarades m’ont vraiment cru mort et m’ont alors abandonné pour continuer l’attaque avec les tanks. Je ne sais combien de temps je restais étendu au pied d’un sapin… Quand je revins à moi, les premiers réflexes de l’instinct de conservation jouèrent comme un mécanisme automatique. Je portai la main à mon visage et vis qu’elle était rouge de sang… « Tiens ! Je suis blessé ! ». Je sentis quelque chose de dur au coin de mon œil gauche. L’éclat d’obus, après avoir fracturé le maxillaire inférieur droit et perforé le palais, s’était arrêté au bord de l’orbite. J’essayais de bouger mais j’étais absolument sans force, ayant perdu la presque totalité de mon sang. Je garde aujourd’hui encore, comme de précieuses reliques, un carnet de tranchée et un petit livre de piété dont les pages sont agglutinées de sang noir coagulé. Et pourtant ces deux objets étaient dans la poche intérieure de ma tunique bleu-horizon.

J’appelai au secours… Non loin de moi, un jeune sous-lieutenant frappé d’une balle au ventre réclamait sa maman…. Aucune réponse. Les copains avaient disparu dans la nuit qui tombait, car déjà, à l’horizon, le soleil rouge s’était couché derrière les sapins noirs…. Je me rendis compte à ce moment-là, —sans aucune crainte, je puis l’affirmer —, que j’allais peut-être « passer l’arme à gauche »… Nous avions vu tant de morts que la mort nous semblait naturelle. Et puis… c’est si facile de mourir à 20 ans, surtout dans le feu de l’action ! Dans mon esprit se déroula alors le film de mon enfance et de ma jeunesse : je revis mon père, ma mère, mon pays natal… Ce que je raconte n’est pas du roman d’imagination mais la réalité vraie, telle que je l’ai éprouvée par moi-même. Comme j’ai le grand bonheur d’être chrétien, je songeai à l’au-delà et j’implorai le secours d’en-haut. Par un phénomène curieux mais qui est encore un de ces « petits faits vrais » qui, selon Stendhal, sont le véritable fondement de la vérité historique, la supplication qui me vint naturellement au bord des lèvres, ce fut la première prière qu’une bonne voisine m’avait apprise alors que j’avais quatre ou cinq ans : le Memorare de Saint Bernard : «Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie, qu’on n’a jamais entendu dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection ait été abandonné… etc. ». Cette prière, je l’ai récitée, ou plutôt je l’ai criée, non pas une fois, mais quatre ou cinq fois successives. A un moment donné, comme j’étais toujours couché sur le dos et que les obus du tir de barrage ennemi ouvraient des cratères tout autour de moi, la terre projetée en l’air, en retombant, m’emplissait la bouche et je ne pouvais plus lancer ma prière… Je me tournai sur le côté droit et je levais de temps en temps le bras gauche pour donner signe de vie et signaler ma présence… Mais… toujours personne. La nuit maintenant était plus noire. Où donc étaient mes camarades de combat ? J’étais seul,  « couché dessus le sol à la face de Dieu ».

Dessin de Claude Guerini

Soudain j’entends un bruit de pas rapides dans le fourré voisin. Qui était-ce ? Un Français ? Un Allemand ? Peu m’importait dans l’état où j’étais ! Un homme se précipite sur moi : « Comment ? C’est toi ? On m’avait dit que tu étais mort !… Dieu soit béni ! » C’était mon «p’tit Père Quinon», un prêtre brancardier faisant office d’aumônier de bataillon et qui, avec un courage et un sang-froid extraordinaires, parcourait le champ de bataille, après chaque coup dur, pour secourir les blessés. Sans perdre une minute, à l’aide d’un couteau, il coupe les courroies des cartouchières, de la musette, du bidon, de l’outil, du masque à gaz qui enserraient chaque «poilu » comme un paquet mal ficelé. Puis il me fait un pansement sommaire, me dit quelques paroles d’espoir et s’en va à la recherche des brancardiers. Pas facile de les atteindre, dans un bois, la nuit !… Le bombardement a diminué d’intensité mais il tombe encore assez d’obus pour tuer un brave soldat mauriennais qui se disposait à venir me relever. Pour moi, l’attente est longue. Il me tarde d’être sorti de cet enfer. Enfin les brancardiers arrivent. Jusque-là, je n’ai pas souvenance d’avoir beaucoup, beaucoup souffert… Mais quand ces braves Samaritains se saisirent de mon corps pantelant pour l’étendre sur une civière et m’emporter sur leurs épaules, ce fut terrible ! Les os brisés de ma mâchoire s’entrechoquaient ; les branches des arbres me raclaient le visage. La douleur me fit évanouir… pour ne me réveiller qu’au poste ambulancier de la Veuve, près de Reims. Là on me fit une piqûre antitétanique et on me nettoya la bouche à l’aide d’un petit jet d’eau giclant par le trou béant de ma mâchoire brisée. Couvert de terre et de sang, j’étais en bien piteux état !

S’ensuit pour notre jeune François toute une série d’opérations, énucléation (ablation de l’œil), pose d’une prothèse artificielle, plusieurs opérations au niveau des maxillaires…

Ah ! on n’y allait pas par quatre chemins ! Le praticien s’efforçait, non sans mal, de fixer les deux mâchoires à leur place normale. Après quoi on vous plaçait des crochets derrière les dents, en haut et en bas, et on ligotait le tout à l’aide de mince fil de fer ou de laiton. Et le blessé restait ainsi, durant un mois, la bouche fermée… […] notre nourriture n’était composée que de liquides, de soupes et de purées, que l’on faisait passer, en les aspirant, par les interstices des dents. A certains jours, dans le réfectoire de ce Centre de stomatologie, où étaient soignés quelque 400 blessés de la face comme moi, on se serait cru dans une porcherie !… Je n’insiste pas.

C’était triste. Et pourtant la bonne, la saine gaîté française —voire gauloise ! —ne perdait pas ses droits.

Quelques jours après la libération,  François BEAUQUIS sort de l’hôpital et il est renvoyé chez lui.

Comment dire l’émotion qui nous étreignit, quand nous nous revîmes, ma mère et moi !… J’étais parti plein de jeunesse, alerte, fier et joyeux, et je revenais invalide, défiguré, hâve et sans force… mais heureux quand même d’avoir fait mon devoir et d’avoir pour ma modeste part contribué au salut de ma patrie.

Extraits de Petit Florilège brution : souvenirs d’un ancien professeur du Prytanée militaire / F. Beauquis – Imprimerie P. Bellée, Coutances, 1959

BEAUQUIS François né en 1897 à Marcellaz-Albanais (74), dcd en 1979, fille d’Albert Auguste et de Marguerite BEAUQUIS – conjoint : MENTHON Noëlle Joséphine – 0 enfants




Les gueules cassées (2)

Après la guerre, malgré son handicap (il a perdu un œil), François BEAUQUIS reprend ses études, avec beaucoup de courage comme il l’exprime lui-même :

On comprendra mieux, après le récit d’une si rude épreuve, le courage qui me fut nécessaire pour reprendre mes études après plusieurs années d’interruption. Heureux les jeunes professeurs qui ont la chance de pouvoir, sans aucune rupture, préparer à la suite bachot, licence et agrégation !…

C’est à ce moment-là qu’il a dû croiser le chemin de notre grand-père, Raymond MAÎTRE, soit en leur qualité d’étudiants (notre grand-père  fut immatriculé à la Faculté des Lettres de Besançon de 1922 à 1926), soit de jeunes professeurs à l’Institution Saint-Jean, Square Castan.

Mais Besançon ne fut qu’une courte étape pour notre jeune François, puisqu’en septembre 1929, il intègre le Prytanée militaire de la Flèche, dans la Sarthe[1], où il exerça jusqu’à l’âge de la retraite comme Professeur de lettres classiques[2].

Il reçut la Légion d’honneur en 1919 , se maria en septembre 1932 à Faverges (74) avec Noëlle Joséphine, descendante de la prestigieuse famille MENTHON, mais le couple n’eut pas de descendance.

En fin de carrière, en 1957, il écrivit ses mémoires d’ancien professeur du Prytanée militaire, mémoires sur lesquelles je me base pour écrire cette chronique. C’est un récit captivant, très bien écrit et plein d’humour qui restitue bien les sentiments que peut éprouver un enseignant à cette époque.

Des liens d’amitié se sont établis entre notre grand-père et lui, puisque François Eugène BEAUQUIS fut le parrain de notre oncle François. J’ignore s’ils ont toujours maintenu des relations, ne serait-ce que de manière épistolaire, mais au moment où il écrivait ses mémoires, il était sans doute loin d’imaginer que son copain de fac’, resté à Besançon, mettrait fin à ses jours de manière brutale le 10 mars 1957…


[1] Constituant actuellement l’un des 6 lycées de la Défense, le Prytanée a toujours été une école prestigieuse depuis sa fondation par Henri IV en 1603. D’abord Grand Collège confié aux Pères Jésuites, il fut transformé par Napoléon 1er en Prytanée militaire en 1808.

[2] A l’exception des périodes mouvementées de la Seconde guerre mondiale où il fut obligé de s’expatrier à Gap et à Valence.

BEAUQUIS François né en 1897 à Marcellaz-Albanais (74), dcd en 1979, fille d’Albert Auguste et de Marguerite BEAUQUIS – conjoint : MENTHON Noëlle Joséphine – 0 enfants




Les gueules cassées (3)

Infographie Bilan 1ère Guerre Mondiale Gueules cassées

Voir aussi :




L’affaire du chapeau…

Jusqu’à maintenant, nous avons présenté dans ces colonnes des faits certes pesants pour ceux qui les ont vécus mais qui ne portaient pas à conséquence pour notre génération. Quelle aubaine pour ceux qui n’auraient pas compris que nous portons en nous une bonne part de ceux qui nous ont précédé ! Cependant, il est grand temps de passer à la vitesse supérieure et d’aborder une affaire susceptible d’affecter les descendants de la lignée jurassienne de manière irréversible. J’ai nommé : l’affaire du chapeau…

Dans cette affaire, il est question d’un chapeau, qui apparait et disparait sans que l’on comprenne ni pourquoi ni comment, laissant les porteurs successifs dans la confusion la plus totale. Car cela n’a beau être qu’un vulgaire chapeau, il est resté suffisamment dans la famille pour qu’on s’y attache… L’heure est donc grave, mais ne voulant aucunement influencer le lecteur, je vais tâcher de relater les faits, et uniquement les faits, à charge à chacun de se forger sa propre opinion.

L’affaire remonte au 16ème siècle… A cette époque, nos ancêtres vivaient en paix à Brainans, petit village d’irréductibles jurassiens. La Province de Franche-Comté à laquelle ils appartenaient restait à l’abri des guerres de religion et prospérait sous les princes de la Maison d’Autriche et d’Espagne, les Habsbourg. Parmi les brainanaises et brainanais de l’époque, on compte déjà des BRENIAUX, des DUMONT, des DOUGNIER, des MOLIN, mais aussi des MAISTRE, un patronyme qui serait plutôt à prendre au sens du maître-artisan que du maître opposé au valet (1). Mais qu’à cela ne tienne, on ne peut pas nier qu’un tel nom, d’emblée, ça en jette !!!

Le fait est que des MAISTRE, il y en avait déjà beaucoup dans ce petit village de quelques centaines d’habitants. Ainsi, on voit l’évocation en 1521 d’un Jehan MAISTRE dans un Jugement de la cour de la Gruerie de Colonne concernant les coupes et abattages dans le bois de Boichat et en 1664 d’un François MAISTRE de Bresnans dans une Reconnaissance de cens. (source : Brainans Notre Histoire – actes anciens).

Le S médian était alors de rigueur dans beaucoup de mots, on ne parlait pas de chapeau, encore moins d’accent circonflexe… C’était le temps où on pouvait marcher sur la teste, s’échiner à la tasche et faire des bestises, pour autant qu’on assiste aux vespres… Bref ! pas facile de se démarquer en arborant un couvre-chef original, puisqu’il n’y en avait point…

Vers la fin du 17ème siècle, le S médian disparait au profit d’un i surmonté d’un gros pâté dont on ne saurait dire s’il s’agit d’un accent circonflexe ou d’un point bien appuyé, comme dans l’exemple ci-dessous, extrait d’un acte en vue de la mise en place d’une rente au profit du Sieur Pierre Hugon sur Jean MAITRE et son épouse Jeanne DUMOND le 25/10/1716 (source : Brainans Notre Histoire – actes anciens)

Et c’est là que l’affaire du chapeau prend sa source, là qu’un chapeau, jamais vu auparavant fait son apparition, comme par un tour de prestidigitation… De la colombe au chapeau, du chapeau à la colombe, il y a peu…

En moins de 100 ans, de MAISTRE, on passe ainsi à MAITRE, puis après quelques balbutiements, à MAÎTRE… La mode du chapeau, porté en accent circonflexe, semble s’imposer… Au 19ème et 20ème siècle, si l’on en croit les signatures de nos ascendants qui manifestement savaient écrire, force est de constater que le chapeau est plus souvent présent qu’absent (ci-dessous : à gauche, signature de Philippe sur l’acte de naissance de son fils Félix en 1814, et à droite, signature de Marc sur l’acte de naissance de sa fille Marie Philomène en 1838).

Puis, ci-dessous à gauche, la signature de Félix sur l’acte de naissance de son fils Aldegrin en 1849, et à droite l’inscription de Jean Marie Aldegrin MAÎTRE sur le registre matricule militaire en 1869 (là, aucun doute n’est permis, notre arrière-grand-père porte le chapeau haut et fier !).

Il en est de même lors de l’inscription de son fils Jules Félix Camille sur le registre matricule militaire en 1907

Par la suite, le phénomène se confirme : on veut nous faire porter le chapeau (2) ? eh bien soit, nous le porterons avec dignité, à l’instar de notre grand-père, Raymond MAÎTRE, Professeur de Lettres à Besançon, qui mettait bien l’accent sur son patronyme quand il s’agissait d’identifier ses manuels d’enseignement dans les années 1950

Aucune raison qu’il en fût autrement, puisque lors de son mariage, en 1928, personne, pas même l’officier d’état-civil, ne semble avoir discuté une virgule ou un accent circonflexe des termes du contrat :

et lui-même signe :

En bon héritier, notre père, Bernard, portait encore le chapeau dans son acte de naissance. Et encore tout minot, il traçait un i droit et bien accentué pour indiquer son nom sur sa fiche de renseignements des scouts de France. A croire qu’il avait bien retenu la leçon : un MAÎTRE ne sort jamais sans son chapeau !

C’est pourtant bien durant le règne de notre père que les choses se compliquent, et ce bien malgré lui : on est alors à l’époque où l’accent sur les majuscules n’est pas de mise et constitue même une erreur typographique. Alors, l’accent circonflexe s’inverse et tel un papillon volage virevolte, batifole, et au moment où on en a le plus besoin… paf il n’est plus là ! Et de fait, le fonctionnaire qui officia au mariage de nos parents fit l’erreur suivante sur l’acte de mariage et sur le livret de famille cette graphie et ce, malgré le fait que le patronyme portait un accent circonflexe sur l’acte de naissance :

L’excès de zèle ou la négligence de cet officier assermenté fut certainement le coup de chapeau de trop (3) qui condamna définitivement tous les MAITRE de la lignée à avaler le leur (4), puisque les 3 descendants portent le nom de leur père tel qu’il a été -mal- orthographié sur le livret de famille…

Alors certes, nous pourrions tous autant que nous sommes formuler une requête auprès du Procureur de la République pour récupérer notre dû…. Mais avec certainement beaucoup d’énergie et de dépenses à la clé. Car oui, c’est ainsi : même si l’erreur a été commise par un officier de l’Etat, c’est aux victimes de l’erreur de prouver leur bonne foi… Cela n’est pas sans rappeler la déconvenue identitaire qu’ont connu un grand nombre de porteurs de prénoms composés -dont je fais partie- après l’entrée en vigueur de l’IGREC de 1999, décrétant un beau jour que les prénoms composés comportent un tiret. Si tel n’est pas le cas -et bien sûr que ça n’était pas le cas pour les personnes nées dans les années 50 et 60 car aucune loi ni usage ne le laissaient entendre !- les prénoms composés sont transformés en prénom simple… C’est ainsi qu’aux yeux de la loi, je suis devenue Anne à qui on a ôté préalablement son bonnet… pardon : son chapeau ! Avouez que ça n’est pas de pot !

(je dédie cet article à ma soeurette qui m’a un jour interrogé sur la graphie de notre patronyme, plongée dans les affres d’une question existentielle : MAÎTRE, ou ne pas en mettre ? En espérant lui avoir apporté quelques éclaircissements…)

(1) Source : Les noms de famille et leurs secrets / Jean-Louis Beaucarnot, Paris, 1988

(2) Faire porter le chapeau à quelqu’un :  le rendre responsable d’un échec.

(3) Coup de chapeau : salut donné en soulevant son chapeau ; hommage, témoignage d’admiration, de considération.

(4) Avaler, manger son chapeau : être contraint de changer d’avis, de se dédire.




De la disparition d’un patronyme…

Aujourd’hui on va parler patronyme. En particulier, d’un de ceux qui a disparu des radars en moins de temps qu’il ne faut pour le dire… enfin, en le disant lentement car cela a quand même pris 2 siècles ! Mais une paille à l’échelle d’une généalogie qui s’inscrit dans la durée…

Ainsi, Marie Joséphine, notre arrière-grand-mère maternelle, était la dernière porteuse d’un nom qui n’existe plus aujourd’hui, celui des TOURLAQUE (orthographié aussi TORLAC au XVIème et XVIIème siècle).

Alors d’où vient ce nom ? Selon un traité sur la toponymie normande, ce patronyme pourrait venir du vieux danois latinisé torlacus, qui se retrouve dans certains noms de villes comme Tourlaville dans la Manche ou Tourlamesnil, ancienne appellation de Tous-les-Mesnil, en Seine-Maritime.

Si aujourd’hui, je tape Tourlaque dans mon moteur de recherche sinon préféré, du moins imposé, tous les résultats pointent vers la rue du même nom –pour ne pas dire éponyme-  à Paris, célèbre pour avoir accueilli des ateliers de peintres renommés comme Toulouse-Lautrec, Bonnard ou Miro. Wikipedia nous apprend en outre que la Rue Tourlaque située dans le 18ème arrondissement  tire son nom du patronyme porté par l’ancien propriétaire du terrain, François TOURLAQUE (1767-1844).

(n.b. : il y a encore quelques jours, je pensais que François, établi à Paris,  n’avait rien à voir avec notre famille TOURLAQUE de Purgerot en Haute-Saône, mais c’était sans compter sur une découverte que j’ai faite entre temps. Mais là n’est pas l’objet de l’article du jour, nous en reparlerons plus tard)

Dans les pages blanches, rien ne ressort non plus sur une personne portant de nos jours ce patronyme. Geopatronyme, basé sur les données de l’INSEE n’est pas plus disert : « le Nom de Famille TOURLAQUE est introuvable dans notre fichier des porteurs nés entre 1891 et 1990 ».

Enfin, les résultats de Filae, même s’ils ne sont pas exhaustifs, finissent d’enfoncer le clou : après 1900, la base de données ne trouve plus aucune occurrence sur les naissances alors qu’entre 1650 et 1850, leur nombre n’avait cessé d’augmenter passant de 4 à 74 (naissances quasiment toutes situées à Purgerot, en Haute-Saône).

Pas de doute :  on a bien affaire à l’un des nombreux patronymes qui disparaissent chaque décennie.  Une statistique globale montre en effet que près du tiers des patronymes relevés entre 1891 et 1915 ne se retrouvent pas dans la période suivante, entre 1916 et 1940, c’est dire !  En contrepartie, lorsque 100 patronymes disparaissent, il en surgit 177 totalement nouveaux [1].

Partant de là, il m’a semblé intéressant d’examiner le phénomène à l’échelle de notre propre famille. Je vous invite donc à participer avec moi à un petit jeu, dont les règles sont les suivantes au titre du patriarcat patronymique (et seulement à ce titre, bien évidemment !!!) : dès lors qu’il y a des filles dans la fratrie, elles sont éliminées puisque même si elles arrivent à l’âge adulte, elles perdent leur nom de famille au profit de celui de leur époux ; seront également éliminés les garçons sans descendance (s.d.), a fortiori s’ils sont décédés en bas âge ce qui était fréquent.  

Les registres de Purgerot étant disponible seulement à partir de 1700, nous sommes astreints à prendre comme point de départ le couple Pierre TOURLAQUE et Jeanne TUBIN, uni par le mariage le 28/08/1668 à Purgerot (70), nos ascendants de 9ème génération. Manifestement, à cette époque, il n’y a déjà pas beaucoup de concurrence sur ce patronyme car le couple est le seul présent dans le registre.

Pierre et Jeanne ont 7 enfants, dont 3 filles et 2 garçons décédés en bas âge, donc sans descendance. Selon les règles édictées ci-dessus, 5 enfants sont éliminés d’office. Restent donc deux garçons, qui se marient tour à tour : Louis, notre ancêtre et François, l’ancêtre dudit François de la Rue Tourlaque

Louis (Génération 8), marié avec Françoise LALLEMAND en 1713  aura 3 enfants, dont 1 fille. François (G8, également)  aura 2 filles et un garçon.

A partir de la 7ème génération, 2 lignées se forment. L’une avec les deux fils du susnommé Louis (G8) qui perpétuent le nom, à savoir : Louis et Claude. Le premier, notre ascendant direct, se marie avec Anne LACHASSINE en 1741. Le deuxième avec Marguerite COUDRY en 1756.

Dans l’autre lignée, toujours à la 7ème génération, nous avons François, fils du susnommé François (G8), qui épouse Jeanne GALMICHE en 1762.

A la 6ème génération, le couple TOURLAQUE/LACHASSINE a 6 enfants dont 2 filles et 3 garçons sans descendance (soit décédés, soit sans enfants). Un seul reste en lice pour le patronyme : il s’agit de Claude, notre ascendant direct. Le couple TOURLAQUE/COUDRY est quant à lui éliminé, puisqu’il a 2 filles (mauvaise pioche). Pour le ménage TOURLAQUE/GALMICHE, le jeu continue puisque parmi ses 4 enfants, il aura 1 garçon nommé comme il se doit… François (fils de François, lui-même fils de François), celui-là même qui a donné son nom à la Rue Tourlaque

On voit donc qu’à la 6ème génération, ça commence à se gâter sérieusement pour notre patronyme : seuls deux garçons, un pour chaque lignée portent encore le nom… Claude, épouse Jeanne GELINOTTE en 1782 à Gésincourt (70), ils ont 6 enfants, dont 1 fille et 4 garçons sans descendance. Un seul garçon, Pierre, se marie en 1813.

Pour l’autre lignée… essayé pas pu, comme on dit :  mariés à Paris, François TOURLAQUE et Anne LHUILLIER ont 3 enfants : 2 filles (éliminées) et 1 garçon, Pierre Alexandre, qui fera pourtant une belle carrière comme expert de tableaux, mais n’aura pas de descendance. Bing ! le voilà hors course !  

Reste donc à la 5ème génération notre unique survivant –masculin !-  TOURLAQUEPierre de son prénom,  qui se mariera avec Louise DUNOD. Avant de mourir du choléra (cf article les concernant : ici) le couple donnera naissance à 4 enfants dont une (future vieille) fille,  un garçon qui décèdera en bas âge et un autre qui restera vieux garçon histoire de tenir compagnie à sa sœur (c’est d’ailleurs ce qu’ils feront en habitant tous deux sous le même toit à Aboncourt, Haute-Saône). Seul Gaspard se mariera en 1858 et quittera Aboncourt, après avoir été mis en faillite,  pour s’installer avec sa femme et… son unique fille (argh ! les jeux sont faits, rien ne va plus !) à Fertans (25).

La boucle est bouclée : Marie Joséphine TOURLAQUE s’éteindra en 1934 et emportera dans sa tombe son nom de jeune fille, qui avait déjà été mis en veilleuse après son mariage avec Stéphane AYMONIER en 1888. On connait la suite : l’une de leur fille, Rose, épousera en secondes noces Raymond MAÎTRE, notre grand-père paternel.

Pour celles et ceux qui auraient eu du mal à suivre, voilà ce que donne de manière schématique la disparition d’un patronyme sur 5 générations.

Infographie réalisée sous l’impulsion de Canva

Et vous savez quoi ? (histoire de boucler une énième boucle…) : la Rue Tourlaque, à Paris, débute au 47, Rue Lepic et se termine au 42, Rue-Joseph-de-Maistre… D’aucuns diront qu’il n’y a pas de hasards et/ou qu’on est en plein dans la psychogénéalogie… Pour ma part, je préfère parler de charmants clins d’œil de la vie comme il en existe dès lors que nous sommes prêts à les accueillir…

TOURLAQUE Marie Joséphine (AGMP) née en 1860 à Aboncourt-Gésincourt (70), dcd en 1934 à Fertans (25), fille de Gaspard et de LAILLET Marie Adélaïde – conjoint : AYMONIER Marie Honoré Stéphane, 2 enfants


[1] Darlu, P., Degioanni, A., & Ruffié, J. (1997). Quelques statistiques sur la distribution des patronymes en France. Population (French Edition), 52(3), 607-634. doi:10.2307/1534434




Un ancêtre encombrant

Joseph Amand MAÎTRE nait le 18 octobre 1840 à Brainans (39). C’est le fils aîné de la famille MAÎTRE Félix-SANTONNAS Clarisse, Deux frères lui succéderont, l’un décède à l’âge de 13 ans et l’autre, Aldegrin, deviendra plus tard le père de notre grand-père paternel. On peut imaginer -sans avoir pu encore le vérifier- que Joseph Amand a effectué son service militaire (d’une durée de 7 ans à l’époque) car c’est seulement en 1868 qu’il se marie avec Ernestine VALDOIS, une jeune fille originaire d’un village proche de Brainans (39). Elle n’a que 19 ans quand elle se marie, ce qui signifie qu’elle a dû obtenir l’autorisation de ses parents pour le faire, car la majorité matrimoniale était de 21 ans pour les filles. Elle exerce le métier de couturière.

Le couple “monte” vraisemblablement très vite à Paris pour trouver du travail comme le font beaucoup de jeunes jurassiens qui fuient la misère. Joseph est peintre en bâtiment. Il a peut être un penchant marqué pour l’alcool, ce qui peut le rendre violent… C’est en tout cas mon hypothèse. Toujours est-il qu’en ce lundi 18 février 1889 on le retrouve au Tribunal de Paris pour s’entendre signifier un jugement sans appel : le divorce prononcé à ses torts à la requête d’Ernestine pour le motif suivant : s’est livré sur sa femme à des voies de fait et à des mauvais traitements qui constituent des sévices graves. (source : Acte de divorce reporté le 30 juillet 1889 sur les registres d’état-civil de Montholier). Aïe., voilà qui fait mal… non seulement à sa femme, mais aussi à nous, les descendants… Nous voilà affublés à présent d’un grand-oncle violent et qui pour le coup ne fait pas honneur à son patronyme : chez les Maître, en effet on se maîtrise… Pour cela, nous pourrions l’oublier aussi vite que nous l’avons exhumé du passé… mais c’est sans compter sur le fait que lui aussi fait partie de notre famille, qu’on le veuille ou non. Et surtout qu’il fait partie d’une époque où ce que nous jugeons intolérable aujourd’hui était encore timidement sanctionné… Profitons-en pour faire un petit retour en arrière.

Histoire du divorce (voir l’original ici)
Infographie créée à partir des outils du génial site Canva

En 1889, cela fait seulement 5 ans que le droit au divorce a été rétabli, après une période de 68 ans pendant laquelle il était tout bonnement interdit. C’est en 1884 que la Loi Naquet réintroduit le divorce dans le Code Civil, mais elle le conditionne encore à la notion de faute, celle-ci pouvant être constituée par l’adultère, par la condamnation d’un des époux à une peine afflictive et infamante ou par des excès, sévices et injures graves. Encore fallait-il en fournir la preuve…

J’ignore quelle preuve Ernestine a dû apporter pour que sa demande soit prise en compte, et combien de fois elle a dû se présenter devant les représentants de la loi pour ce faire, mais ce qui est sûr c’est que 16 longs mois se sont écoulés entre la demande initiale d’Ernestine (12/10/1887) et le jugement. Cela laisse le temps de recevoir encore pas mal de coups…

Après le jugement, Ernestine repart sans doute dans le Jura où elle épousera en 1890 un jeune homme du pays. Joseph Amand quant à lui reste à Paris. Il est très difficile de retracer le parcours de Joseph après son divorce. On sait qu’il habite passage Brunoy 24, qui est une rue très mal famée, théâtre de nombreux crimes et délits, et qu’il se remarie le 11 novembre 1889 -il ne perd pas de temps!- avec une certaine Elisabeth COUMEIG qui est journalière et vient des Pyrénées-Atlantiques. L’histoire ne dit pas s’il bat sa nouvelle femme… Toujours est-il qu’ils restent ensemble jusqu’au décès d’Elisabeth en 1909, On perd ensuite la trace de Joseph Amand jusqu’à son propre décès le 23 janvier 1912, à l’âge de 71 ans, au 45 rue Gide à Levallois-Perret. Manifestement, cette adresse correspond à un ancien hospice pour personnes âgées et infirmes. Ceux qui viennent déclarer son décès sont de simples voisins. On peut donc imaginer que Joseph est mort comme il avait vécu : seul, sans famille et loin de son pays natal…

MAITRE Joseph Amand né en 1840 à Brainans (39), dcd en 1912, fils de Félix et de SANTONNAS Clarisse) – conjoint : VALDOIS Ernestine, puis COUMEIG Elisabeth, pas d’enfants