Vigny, vidi… vici !!!

Ouf ! ultime recherche pour finaliser la 2ème roue d’ascendance sur 8 générations, soit la bagatelle de 255 personnes identifiées par roue. Il s’agit cette fois des ascendants de mon conjoint, ma propre roue ayant été bouclée il y a une quinzaine de jours et imprimée dans la foulée ! Eh oui, sans doute un sentiment plus prégnant de celle qui n’en finit pas de tourner et qui me pousse à la faire (la roue) !!!

Pour l’heure, je m’intéresse donc à une certaine Michelle VIGNY, décédée à Veigy-Foncenex (74) et épouse de Pierre-Louis FOEX, dont je dois trouver les parents. Bah, bah, bah… pas de quoi en faire un fromage ! VIGNY étant un nom de famille ben d’chez nous, ça sera tout de suite fait, en deux coups de fourchette à fondue ! De plus, j’ai le lieu et la date du décès… Reste à trouver où se sont mariés les tourteaux… pardon ! les tourtereaux ! Ah… mais zut ! premier petit schmilblick : sur l’acte de décès du mari, il est dit qu’il était marié à Marie (et non Michelle). Si ce n’est (Mich)elle, c’est donc peut être sa soeur !!! Qu’à cela ne tienne, Etienne ! Appliquons le processus maintes fois éprouvé : formuler d’abord des hypothèses à partir des bases de données à disposition (Marmottes de Savoie, Société genevoise de généalogie et Geneanet), recouper les informations, puis contrôler à la source (registres de baptêmes, mariage et décès en ligne) pour valider tout ça… ou parfois, rien de tout ça…

Sauf que… les Michelle ou Marie VIGNY ne courent pas les rues, ni de Veigy, ni des alentours. Du moins pour la période qui nous intéresse, et les rares que je trouve -surtout des Marie- sont mortes très vite. Trop vite en tout cas pour se marier et avoir des enfants. Je passe quand même une double paire d’heures à vérifier dans les registres, d’ici à ce qu’un des bénévoles (1000 fois remerciés pour le travail qu’ils effectuent !) ait oublié de retranscrire l’acte en question, mais en vain… Michelle (alias Marie) et Vigny sont des noms qui ne vont manifestement pas très bien ensemble, quoiqu’en pensent les Beatles…

Quelques semaines plus tard, bien plus désoeuvrée que mue par une inspiration divine, je refais une recherche sur Geneanet en élargissant au delà des frontières de Haute-Savoie. Et là… BINGO ! HIP HIP HIP HOURRA ! Tartiflette et chocolat ! je trouve la mention du mariage d’un couple FOEX / VIGNY… Bon… plus exactement : VIGNIER. Il s’appelle Pierre-Louis, elle s’appelle Michelle mais n’a pas le coeur en Provence comme une autre Michelle plus contemporaine. Leurs coeurs à eux, ainsi que leur destinée, se sont croisés en 1790 dans l’Ain, à Ornex. C’est à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau de Veigy, mais comme il y a un lac au milieu et qu’ils ne sont ni oiseau ni poisson, il faut au bas mot une heure pour s’y rendre, en transitant par Genève. La profession de Pierre n’est pas indiquée mais on peut imaginer qu’il a émigré comme beaucoup de ses congénères pour trouver du travail en région genevoise, comme homme à tout faire, ou palefrenier, ou coursier. Rien d’étonnant en tout cas qu’il se retrouve de l’autre côté du lac, d’autant que les parents de la future épouse, à savoir Antoine VIGNIER et Aimée CROTTET (!), mentionnés dans l’acte de mariage, résidaient (eh oui, parce qu’ils sont tous deux déjà morts) à Prégnin, un lieu qui n’existe pas mais qu’on peut tout de suite transformer en : Prégny, un village qui par la loi des frontières actuelles se trouve en Suisse mais à seulement quelques kilomètres d’Ornex.

Alors… Haro sur les registres de Prégny pour trouver la mention de la naissance de Michelle dans les années 1760 (elle avait en effet 30 ans lors de son mariage), avec le nom des parents, et hop, le tour est joué ! Mais ça, c’était vouloir vendre la peau du chat de la mère Michelle avant que de l’avoir tué : une Michelle VIGNY, il y en a bien une, mais les parents ne correspondent pas. Damned !!! En consultant le registre, on trouve par contre des naissances pour 3 couples VIGNY (variante : VEGNY ou VINIER), manifestement différents :

  • le couple Antoine VIGNY et Mie CHARBONNAR (AZ) a eu un enfant mort-né en 1759 et un fils, Jean Louis, mort également le lendemain, en 1765
  • le couple Antoine VEGNY / VINIER et Miaz/Aimée CROTET (EX) a eu une fille Jeanne en 1760 et un fils Jean, en 1763
  • enfin, le couple Etienne VEGNY et Marie COSSET a eu une fille en 1756 qui se prénomme… Michelle

Voilà, voilà : si on résume, nous avons dans notre jeu, d’une part des bons parents avec des mauvais enfants, et d’autre part un bon enfant avec des mauvais parents… Et contrairement au Jeu des 7 familles, il n’y a pas de pioche pour espérer retomber sur ses pattes… Il est donc nécessaire de trouver un éventuel Joker…

En investiguant un peu, on s’aperçoit que seul le premier couple (VIGNY/CHARBONNAR) est formellement identifié par son mariage à Prégny : en effet le 17 février 1756, Antoine VIGNY épouse la bien nommée Aimée CHARBONAND (ou NNAR ou NAZ, à cette époque, on en n’est pas à une consonne près !). Or en y regardant de plus près, on apprend qu’Aimée est fille de Jean Jacques et de Françoise CROZET… Tiens, tiens… voilà bien un nom de famille qui sonne comme CROTET ou CROTEX, toujours à une consonne près, d’autant que Mie est le diminutif d’Aimée… Il semblerait donc que la mariée soit la même personne qu’Aimée CROTET (peut être une naissance hors mariage déclarée par la mère, puis reconnue -ou non- par le père).

Mais rien ne permet de l’affirmer… jusqu’au moment où à force de tourner les pages et/ou en bourrique, je tombe à la fin du registre sur un correctif qui lève toutes les interrogations. Dans cet addendum rédigé en avril 1784, il est dit que six représentants de la famille VIGNIER -on ne plaisantait pas avec le nombre requis de témoins- se sont présentés au Presbytère pour faire modifier l’acte de baptême de Michelle : tous, qu’ils soient tantes, oncle ou neveux attestent que cette dernière est fille d’Antoine VIGNIER et d’Aimée CHARBONNAND “surnommée CROTTET” (voici donc la confirmation de l’hypothèse énoncée plus haut). On en veut pour preuve que ledit Etienne VIGNIER, auquel on avait d’abord attribué l’enfant, était mort depuis quelques années déjà avant la naissance, ce qui, quand on y réfléchit bien, est une très bonne raison. Et comme ce dernier -qui accessoirement était le père d’Antoine- était marié de son vivant avec une Marie COSSET -mère d’Antoine-, c’est tout naturellement, par association d’idée et de famille, qu’on a attribué l’enfant du fils… à ses propres parents…. Vous me suivez ?

Et c’est donc 28 ans plus tard qu’on daigne rétablir la vérité. Alors pourquoi une déclaration si tardive, pourquoi vouloir changer une mention qui n’a jamais dérangé personne pendant plusieurs décennies ? Michelle aurait elle été gênée aux entournures par la mention dans un registre de ce superman de père qui l’avait conçue alors qu’il était déjà mort ? C’est peu probable. Ce qui l’est plus, c’est que après le décès de Jean, fils unique d’Antoine, le 8 mars 1784, Michelle se retrouve la seule enfant survivante. Il était donc urgent de rétablir la situation pour des questions d’héritage tout simplement… ce qui sera fait quelques semaines après le décès du frère…

En tout cas, pour ma part, après avoir rendu aux bien vivants Antoine et Aimée ce qui appartenaient aux très morts Etienne et Marie, je peux enfin m’autoriser à proclamer avec mon pote Cesar : VIGNY, VIDI, VICI, avant que de faire un ultime tour de grande roue…

1756 – Acte de baptême erroné de Michelle VIGNIER – Pregny-Chambésy (CH)
1784 – Correctif apporté à l’acte de baptême erroné de Michelle VIGNIER – Prégny-Chambésy (CH)

VIGNY Michelle, née en 1756 à Prégny (CH), dcd en 1795 à Veigy (74) , fille d’Antoine et de CHARBONNAND dite CROTTET Aimée, Conjoint : Pierre-Louis FOEX, mariés en 1790 à Ornex (01). Michelle VIGNY est l’AAA-GM d’Alice BETEMPS




Un être tortillard se planque et toute la branche est dévoyée

ou comment un bout de branche qu’on pensait bien arrimé peut nous échapper…

On l’a assez dit : il ne faut pas faire de la généalogie dans l’espoir de trouver des ancêtres nobles au risque d’être déçu. Il est en effet plus probable d’avoir dans son ascendance des agriculteurs ou des domestiques que des seigneurs ou des notaires. De là, on pourrait penser que nos ancêtres étaient statiques, tout attachés qu’ils étaient à la terre qui les nourrissait et se transmettait de père en fils. C’est sans compter sur les évènements de la GRANDE HISTOIRE qui comme on le sait a singulièrement infléchi, pour ne pas dire busqué à l’image des branches de l’hêtre tortillard,  le cours de l’existence de nos ancêtres.

Un hêtre toritllard – source : par Roi.Dagobert (1)

Ainsi, pour la lignée MAITRE historiquement campée dans le village des irréductibles jurassiens de Brainans et où l’on est cultivateur de père en fils et jusqu’aux bouts des ongles incarnés, rien ne laissait penser qu’on aborderait des contrées lointaines, si ce n’est,  pour quelque aventurier, la perspective d’une échappée à une dizaine de kilomètres de là en vue de trouver casserole à son pied ou chaussure à son couvercle…  Et pourtant…

Il a 22 ans et s’apprête en ce mois de juin 1804 à quitter le giron familial pour rejoindre son lieu de casernement. Le 5 juin, suite à un tirage au sort (2) organisé dans son village d’origine, à savoir Mirebel dans le Jura,   il a en effet été enrôlé officiellement dans l’Armée Impériale pour servir Bonaparte, récemment nommé empereur des français (18 mai 1804). Augustin –c’est son prénom- n’est certainement pas le seul du village à partir. D’autres, parmi les hommes de 18 à 40 ans, célibataires ou veufs sans enfants , ont été comme lui enrôlés d’office pour servir qui dans l’artillerie, qui dans les hussards, qui dans la Garde à cheval. Le choix se fait selon la taille des conscrits. Pour l’époque, Augustin SANTONNAS est relativement grand… 1,74 m (blond, aux yeux bleux, mmmhhh !), il sera donc affecté au 1er régiment d’artillerie à pied (3). Il n’est pas certain qu’Augustin ait eu beaucoup de mal à partir. La vie ne l’a pas ménagé jusqu’à présent et en vérité,  il n’a pas grand-chose à perdre : dernier d’une famille de 7 enfants, il n’a pas connu son père, décédé 9 mois après sa naissance et il s’est trouvé orphelin à l’âge de 10 ans. Sans doute a-t-il été pris en charge, tout comme ses frères et sœurs encore vivants, par un membre de la famille, un oncle paternel peut être ?  Mais on peut fort aisément imaginer qu’il a passé bien plus de temps à travailler dans les champs que sur les bancs de l’école, pour autant qu’il ait été scolarisé (ce qui est peu probable car à cette époque, rares étaient les communes pourvues d’une école, surtout à la campagne).

Pendant qu’Augustin se prépare à quitter son village, voyons ce qu’il se passe au même moment à 500 km plus au nord…

Elle a 18 ans et en 1804, elle n’est pas encore considérée comme majeure. Elle habite peut être dans l’Aisne avec son père, tailleur d’habits,  et sa belle-mère. La mère de Josèphe Narcisse –c’est son prénom- est décédée en avril 1794 dans des conditions tragiques,  étouffée dans une cave lors de l’incendie provoqué par l’armée des Etats généraux des Provinces Unies à Prisches (Nord) à l’occasion du siège de Landrecies.  La petite n’avait alors que 8 ans.  Rien ne permet de dire si ses frères et sœurs ont péri dans l’incendie avec leur mère, Marie Catherine Josephe CAMUT, mais ce qui est certain, c’est que seules deux des filles de la famille semblent avoir eu une existence civile par la suite (actes à l’appui) : Marie Catherine Joseph, l’aînée et Josèphe Narcisse, la cadette. Elles ont 15 ans de différence et on peut aussi émettre l’hypothèse que c’est la grande sœur, mariée depuis 3 ans déjà au moment du décès de la mère,  qui s’est occupée de la petite. Le père quant à lui devait être absent lors de l’incendie car de par son métier, il est amené à se déplacer souvent.  En tout cas, ce n’est qu’en 1796, soit deux ans après,  qu’il vient déclarer le possible décès de sa femme à la mairie de Prisches.

Alors, comment ces deux-là se sont-ils rencontrés ?

Parti du Jura, Augustin SANTONNAS est donc affecté dans un premier temps au 1er régiment d’artillerie à pied de La Fère, dans l’Aisne, sans doute pour y suivre son instruction militaire en tant que futur canonnier. Fondé en 1720, le régiment de La Fère est issu du 1er bataillon du Royal Artillerie et devient en 1790 le 1er régiment d’artillerie où Napoléon Bonaparte a fait ses armes avant de devenir empereur. A ce titre, La Fère accueille aussi une prestigieuse école d’artillerie.

Est-ce que le père de Narcisse était tailleur d’habits pour le régiment ? ou son beau-frère –le mari de sa sœur- était-il lui-même militaire ? ou peut-être quelqu’un d’autre de sa famille ? Impossible de l’affirmer à ce stade. Toujours est-il que c’est à La Fère que ces deux-là ont dû se rencontrer en 1804 ou en 1805 (4). A la veille de la Saint-Valentin, il me plait d’imaginer que c’est parce qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. On a le droit de rêver, même au 19ème siècle !

On imagine encore qu’Augustin n’est pas resté à La Fère pour s’adonner au tricot et qu’il a dû participer avec sa compagnie à des batailles, comme Ulm (octobre 1805) et/ou Austerlitz (2 décembre) et/ou Iéna (14 octobre 1806) et/ou Friedland (14 juin 1807). Heureusement pour nous ses descendants, il en est revenu. Et en mars 1808, on le retrouve de source sûre à Strasbourg où est basé un des bataillons du régiment de la Fère.

Pourquoi de source sûre ? parce que c’est lui qui vient déclarer la naissance de son premier fils, Emmanuel, le 2 mars 1808. Le petit est né au 4 Rue des Trois Hommes, sans doute le lieu de résidence de sa mère qui est alors âgée de 22 ans … Il est probable que Narcisse se soit enfuie de chez elle pour rejoindre Augustin contre l’avis de sa famille. Enfin… celle qui lui reste, car entre temps son père est décédé (1805). Quant à sa sœur aînée, les archives ne livrent pas d’informations si ce n’est qu’elle a eu une fille et que le couple est resté à Prisches. Bref ! voilà nos deux tourtereaux encombré d’un enfant illégitime –car né hors mariage- ce qui à l’époque n’était pas bien vu… Mais qu’à cela ne tienne, le pauvre Emmanuel, se sentant de trop, décède un mois après à Strasbourg. 

Néanmoins, la naissance d’un enfant a sans doute eu pour conséquence d’abréger la carrière militaire d’Augustin.  Le 18 septembre 1808, il part en effet en congé de réforme et rentre au pays avec Narcisse sous le bras.  Le couple se marie le 12 avril 1809 à Mirebel. Comme beaucoup d’anciens militaires, Augustin se voit –vraisemblablement- proposer un poste au service de l’Etat, en tant qu’exploitant forestier, ce qui amènera la petite famille à beaucoup bouger dans le département du Jura : Marigny en 1811, où naîtra un fils, La Marre, en 1816, où naîtra Clarisse Marie, notre ancêtre, et enfin Brainans à partir de 1819, où naîtront les deux dernières filles et où Augustin et Narcisse finiront leur vie, respectivement courte (1828) et longue (1875). 

Pour boucler la boucle, précisons que Clarisse Marie SANTONNAS, née en 1816 épousera en 1839 Félix MAÎTRE. Le couple aura 3 enfants, dont Aldegrin MAITRE, né en 1849, qui est notre AGP.


(1) Le Hêtre tortillard (Fagus sylvatica groupe Tortuosa, appelé aussi fau) est un hêtre caractérisé par un tronc tortueux et des branches et rameaux tordus et retombants qui lui donnent un port particulier comme un parasol. La croissance d’un hêtre tortillard est très lente. Mutation génétique, virus ou toute autre raison, l’origine de ces arbres reste un mystère. S’ils peuvent donner naissance à un arbre normal, l’inverse n’est pas possible. C’est un groupe rare que l’on trouve en nombre dans les bois de Verzy, près de Reims, mais aussi en Moselle, en Haute-Saône et en Allemagne.

(2) appelé aussi « conscription », un système de réquisition régi par la loi Jourdan du 19 fructidor an IV (5 septembre 1796)

(3) Ne me demandez pas pourquoi mais le Doubs, le Jura et l’Ain sont des départements où la taille des hommes est particulièrement grande, proportionnellement aux autres départements, selon l’étude très intéressante menée en 1863 par M. Boudin (qui,  lui, ne devait pas être très grand J) – cf références ci-dessous

(4) sur son acte de décès, il sera  indiqué que Narcisse était originaire de La Fère, où elle serait née le 15/08/1783 . En fait, la date ainsi que le lieu de naissance sont erronés, mais si ce lieu est ressorti, ça n’est certainement pas un hasard. 

SANTONNAS  Jean Augustin, né en 1782 à Mirebel (39), dcd en 1828 à Brainans (39), fils de Jean Pierre et de PROST Jeanne Claudine – conjoint : BOUCHER Josèphe Narcisse, née en 1786 à Prisches (59), dcd en 1875 à Brainans (39), fille de Pierre Joseph et de CAMUT Marie Catherine Josèphe – 5 enfants dont Clarisse Marie, AAGMP (6ème génération)

Sources : Boudin. De l’accroissement de la taille et de l’aptitude militaire en France (suite). Journal de la société française de statistique, Tome 4 (1863) , pp. 231-241. http://www.numdam.org/item/JSFS_1863__4__231_0/